Cet article peut éventuellement être mis à jour.
Introduction
Jack le Fou est le pseudo de ce qu’il conviendrait d’appeler un polémiste d’origine algérienne, désormais domicilié au Québec, et ayant acquis une notoriété certaine en france ces dernières années grâce à des débats sur tiktok au sujet de l’islam sunnite. Il avait fait ses armes avant ça en arabe sur une plateforme de débat nommée ClubHouse. Le 4 août 2022 il crée sa chaîne Youtube où il publie les rediffusions de ses lives tiktok. Le 30/04/2024 il compte, sur Youtube, 57 300 abonnés, 208 vidéos dont une bonne partie dure plusieurs heures et qui totalisent un peu plus de 7 millions 670 000 vues.
Comme dit précédemment, l’essentiel de son contenu consiste en des débats enregistrés avec des musulmans sunnites. Parfois d’autres intervenants, notamment des apostats (généralement de l’islam), apportent des témoignages ou bien les auditeurs ont droit à des monologues de Jack le Fou présentant sa méthode ou son opinion.
Il se présente comme un militant démocrate algérien athée. Selon son récit, c’est par le biais de son militantisme humaniste qu’il est entré dans la critique de la religion. En algérie plusieurs lois sont inspirées de la charia (par exemple une femme hérite moitié moins que son frère, un homme peut divorcer par une simple déclaration alors que c’est la croix et la bannière pour une femme et un homme peut épouser 4 femmes ce qui est absolument interdit pour une femme). De plus l’islam y constitue une autorité religieuse, c’est-à-dire que les textes dits sacrés suffisent à légitimer des lois et condamner ceux qui s’y opposent. Les algériens sont même passibles de prisons (5 ans dit-il dans l’une de ses vidéos) s’ils remettent en cause publiquement les saintes écritures – si on remet en question l’exactitude ou la pertinence d’un hadith par exemple. Par conséquent Jack le Fou explique que l’islam est, en Algérie, un des principaux obstacles à la démocratie.
Jack le Fou est aussi un amateur de zététique dont il s’inspire dans sa méthode de débat (qui fait penser à l’entretien épistémique ou à la maïeutique socratique). Il répète à l’envi qu’à ses yeux la politique c’est l’art de créer du contraste, ainsi sa stratégie consiste à mettre en avant les préconisations les plus controversées de l’islam sunnite et d’y opposer d’autres inspirées de la philosophie humaniste. Concrètement ses deux thèmes privilégiés sont l’esclavage et la pédophilie, qui sont tous deux autorisés dans l’islam sunnite. Il insiste notamment sur le fait que, selon des hadiths, le prophète Mohammed a épousé une fille de 6 ans (Aïcha) alors qu’il en avait 53. Il a ensuite consommé le mariage alors qu’elle avait 9 ans. Ces hadiths servent alors de source à la charia (en plus du verset 4 de la sourate 65) qui ne fixe aucun âge minimum pour le mariage.
Pour des militants athées et anticléricaux tels que nous une telle critique de la religion parait salutaire. Néanmoins, les roses n’attirent pas que des papillons et l’extrême-droite manifeste un enthousiasme non feint devant les vidéos de Jack le Fou. Or ce dernier manque cruellement de recul critique devant ces soutiens. Cela nous semble dommageable et, comme dirait Jack le Fou « nous avons de bonnes raisons de le penser », ce que nous allons tenter de démontrer ici.
Avant toute chose, comme nous l’enseigne la parabole de la dent d’or de Fontenelle enquérons-nous de prouver le fait avant de l’expliquer. Nous allons donc dans une première partie montrer que Jack le Fou attire bel et bien les mouches à merde de la fachosphère. Dans une deuxième partie nous expliquerons en quoi la position de Jack Le Fou sur la liberté d’expression et la performativité de son discours est erronée. En effet, il prétend qu’il ne peut avoir qu’un effet positif (du point de vue de la dignité humaine) tant que son discours à lui est constant et humaniste.
La fachosphère autour de Jack
Pour être justes nous tenterons d’être objectifs. Notons cependant que si, autour de Jack le Fou, nous ne trouvons pas QUE des partisans d’extrême-droite, nous n’en trouvons quasiment aucun qui se dise de gauche ou défende par ailleurs explicitement des partis, personnalités ou mouvements de gauche.
Les intervenants dans les lives de Jack le Fou :
Les intervenants réguliers :
– Mihoub : Intervenant dans les premiers lives, ancien imam algérien (selon ses propres dires) aujourd’hui apostat il fait majoritairement des lives en arabe. Nous n’avons rien à lui reprocher.
– Minamor : Apostate de l’islam qui est souvent présente lors des lives de Jack le Fou, elle intervient peu et nous n’avons rien à lui reprocher.
– Amir Apostat : Apostat de l’islam qui intervient souvent dans les lives de Jack le Fou, il n’était pas présent à ses débuts contrairement à Minamor et Mihoub. Il anime un serveur discord dédié à la libération de la parole des apostats de l’islam. Nous ne l’avons jamais entendu tenir de propos problématiques.
– Casus Lady : Tiktokeuse apostate du christianisme que Jack le Fou surnomme sa « stagiaire ». Elle s’est fascinée pour sa démarche et la critique de l’islam. Elle anime des lives également de façon très régulière pour débattre de l’islam sunnite. Elle est une ancienne partisane du parti fasciste Egalité et Réconciliation[1]. Nous ne l’avons pas entendu tenir de propos problématique sur les lives de Jack le Fou et elle dit avoir fait amende honorable de ses anciennes accointances fascistes, ce qui serait à porter à son crédit. Néanmoins elle reconnait dans (au moins) une vidéo[2] postée le 6 mai 2024 sur youtube avoir voté Zemmour aux élections présidentielles de 2022. Elle y précise ne pas regretter son vote au vue de la « situation il y a 2 ans », ce qu’elle ne détaille pas. La principale raison qu’elle avance est le soutien à la « liberté d’expression », le droit à des opinions d’exister alors qu’elles seraient pas aussi « diaboliques qu’on veut nous le faire entendre ». Voilà une justification des plus originales, une façon de nier que les idées défendues par Zemmour sont pour quelque chose dans son vote. Si c’est la marginalité des opinions qui la préoccupe elle aurait pourtant pu voter pour le NPA dont le score est beaucoup plus faible et les positions tout aussi « diabolisées ». Mais hors de question pour elle de voter à gauche puisque le 13 février 2024 elle s’offusque de la rumeur de candidature d’Edwy Plenel (le cofondateur de Mediapart et donc journaliste de gauche) en ces mots : « Si c’est vrai Wallah je revote Zemmour juste pour la provoc »[3]. Encore une belle preuve de maturité.
En faisant de brèves recherches on constate également qu’en décembre 2023 (donc à une date récente où elle faisait déjà des lives avec Jack Le Fou) elle a dit adhérer à la devise fasciste de son ancien parti « Pour une gauche du travail et une droite des valeurs »[4]. Elle précise même « comme Soral mais tout comme Jean-Marie Le Pen l’était ». Son twitter en général semble un outil de propagande de l’extrême-droite où l’on s’offusque du « racisme anti-blanc » sans toucher mot du racisme bien plus généralisé envers toutes les autres couleurs de peau[5], on rabâche les laïus sur le laxisme de la justice[6], où elle appelle à participer à la pétition du polémiste d’extrême-droite Jean Messiha réclamant un « référendum sur l’immigration »[7]. Elle y relaie régulièrement des articles du média identitaire fdesouche[8]. Ajoutons au tableau les vignettes des vidéos mises en avant par Casus Lady qui relève de la caricature, non pas de l’islam, mais des musulmans. Elle aime se représenter sous les traits d’une WonderWoman faisant face à des musulmans au regard froid et dur (quand ils n’ont pas les yeux rouges) portant un turban autour de la tête, bien loin de ce qu’on voit en france. La vidéo du 5 février 2024 intitulée « Caligula négocie ma Dot : CASUS puis MIHOUB et JACKLEFOU 05/02/2024″[9] le musulman est représenté avec une expression de tueur dans un décor rouge devant un désert rocheux jonché de crânes. Difficile de ne pas penser au récent développement de la caricature par intelligence artificielle au sein de l’extrême-droite numérique[10].

Quelques vignettes de vidéos youtube sur la chaîne de Casus Lady.
Cela laisse pensif quand on voit que Jack Le Fou explique que la France aurait de la chance si Casus Lady s’investissait en politique…
Concluons par ce magnifique tweet où les immigrés sont qualifiés de « protégés de l’extrême-gauche » et même de « merde » qu’on se « refile » contre lesquelles les « campagnes » répondraient à coup d’armes à feu (notons qu’elle cite un twitt de Damien Rieu ex-identitaire actuel membre de Reconquête)[11].

Ça ressemble fort à une menace de mort envers des sans-papiers dont le seul tort est de manifester pour réclamer les mêmes droits que les citoyens du territoire sur lequel ils vivent et travaillent (n’est-ce pas une revendication humaniste au sens de Jack le Fou ?). Ironique venant d’une Casus Lady qui trouvait la justice laxiste concernant les tentatives d’homicide (voir note 6).
– Karim : Karim est un apostat de l’islam algérien comme Jack le Fou mais vivant en France. Il lui arrive de faire des généralisations abusives en parlant des musulmans. Les quelques fois où ce fut le cas il a été repris par Jack le Fou.
– Apostat Kafir : Apostat Kafir est un militant apostat de l’islam qui a fondé le site web « apostat.fr »[12]. Y sont recensés bon nombre de chaînes youtube de critique de l’islam. Nous ne l’avons jamais entendu prononcer de propos discriminatoires.
– La_Lanterne : Tiktokeuse qui pour le coup pose problème. Elle est intervenue durant quelques lives en début 2024, invitée par Casus Lady. Or elle est une militante d’extrême-droite catholique membre de la Cocarde, un syndicat d’extrême-droite qui a appelé à voter Marine Le Pen et Eric Zemmour aux présidentielles 2022[13]. La Cocarde étudiante a été responsable de violences sur des militants d’extrême-gauche par exemple le 10 mai 2018 à la Sorbonne où un opposant politique sera envoyé aux urgences avec de multiples fractures au visage[14]. Elle défend sur ses comptes tiktok et instagram les positions réactionnaires xénophobes et anti-féministes cohérentes avec son engagement.
– Chana Sparkle : Elle est une apostate de l’islam ayant sa propre chaîne youtube. Elle intervient depuis peu dans les lives de Jack le Fou et a elle aussi eu le droit à son titre de « stagiaire ». Comme la plupart des intervenants réguliers elle ne tient aucun propos problématiques.
– Adela : Une apostate de l’islam qui apparaissait tantôt dans les lives de Jack le Fou. Depuis elle a ouvert une chaîne youtube où elle expose son apostasie de façon provocatrice, notamment en se mettant en scène en train de manger du porc (ce qui n’est pas sans rappeler les « apéro saucissons pinard » des groupes racistes Bloc identitaire et Riposte Laïque[15]). On pourrait penser que c’est juste du mauvais goût sans connotation raciste, sauf que le 14 juin 2024 Adela a posté une vidéo où elle danse en tenant un plateau de charcuterie sur les paroles suivantes : « Bardella, jvais voter pour toi, pour qu’tu contrôles la zone »[16]. En annotation on peut lire « pour les libertés individuelles ».

La vidéo a été supprimée mais nous avons eu la présence d’esprit d’en prendre une capture d’écran.
Décidément les fafs aiment se cacher derrière la « liberté d’expression » pour légitimer de donner leur voix à des partis xénophobes et, paradoxalement, autoritaires. En termes politiques on ne peut qu’être atterrés par la puérilité d’une démarche incapable de se justifier autrement que par « j’ai le droit alors je le fais ». Dans une autre vidéo, Adela nous explique que le programme du RN n’est pas si terrible[17], qu’il défend la sécurité, la liberté, la démocratie. Elle s’y exprime également en faveur de la préférence nationale et de la souveraineté (terme très ambigu se référant dans la grande majorité des cas à la souveraineté nationale qui signifie que l’état et les citoyens doivent protéger avant toute chose les intérêts de la bourgeoisie autochtone, ce concept mérite une critique acerbe mais ce n’est pas le sujet).
Ce qui ressort de ce petit panorama c’est que les intervenants réguliers apostats de l’islam ne tiennent pas de propos pouvant être assimilés à l’extrême-droite à l’exception d’Adela. Par contre les intervenantes catholiques ou ex-catholiques sont toutes deux d’extrême-droite.
Intervenants plus occasionnels :
Il est plus difficile d’être exhaustif ici mais mentionnons ceux dont nous avons vu l’intervention.
– Thomas Durand : Co-fondateur et principal animateur de la chaîne youtube de zététique La Tronche en Biais. Il s’agit à notre connaissance du seul intervenant à se définir clairement de gauche et à défendre des positions clairement de gauche. Son activité peut être assimilée à du débunkage et de la vulgarisation scientifique.
– Clément Freze : Un mentaliste tenant une chaîne youtube où il fait du débunkage de charlatans. Il est intervenu plusieurs fois dans des lives de Jack le Fou. Il ne pose aucun problème.
– Monsieur Sam : Youtuber tenant également une chaîne de zététique et de débunkage. Nous n’avons rien à lui reprocher.
– Un irréductible athée : Youtuber qui anime une chaîne d’analyse et de critique des religions. Il est clairement de droite mais pas d’extrême-droite. A notre connaissance il ne franchit pas la ligne de l’essentialisme que Jack le Fou s’est fixé.
En résumé :
Parmi les 13 intervenants que nous avons recensé 3 font de la propagande d’extrême-droite sur leurs médias personnels. Parmi eux, Casus Lady est systématiquement présente sur les lives de Jack le Fou et bénéficie donc d’une visibilité importante auprès de son public. Complimentée par Jack le Fou, elle profite allègrement de son aura d' »humanisme », dont il se revendique incessamment, qui ne correspond pourtant pas à ce qui ressort de son compte twitter personnel. A notre connaissance, un seul intervenant, Thomas Durand, n’étant apparu qu’à 2 reprises aux côtés de Jack le Fou, se place clairement à gauche (et non à l’extrême-gauche).
Le public de Jack le Fou :
Il nous est arrivés à plusieurs reprises de réagir dans les commentaires sous les vidéos de Jack le Fou à des propos xénophobes ou racistes. Régulièrement nous y avons lu des personnes prenant prétexte des débats présents dans la vidéo pour en tirer des conclusions désobligeantes concernant les capacités intellectuelles de tous les musulmans. Dans le meilleur des cas, ils n’attribuaient qu’à l’islam la propriété d’endoctriner et de faire dire « des atrocités » (pour paraphraser Jack le Fou). Dans les pires des cas nous avions droits aux lieux communs racistes et xénophobes sur le grand remplacement ou les liens fantasmés entre immigration et délinquance. Toutefois ces propos sont difficiles à quantifier et à sourcer, mais pour nous il ne fait aucun doute qu’un certain nombre d’auditeurs de Jack le Fou sont affiliés à l’extrême-droite et apprécient d’y trouver des raisons de détester l’islam ET ses pratiquants tout en se voyant fournir l’excuse de l’humanisme.
En revanche, nous avons constaté à au moins 4 reprises des auditeurs ni musulmans, ni apostats (ce qui représente déjà une faible proportion d’interventions) revendiquant leur filiation à l’extrême-droite.
- Dans une vidéo postée le 12 Novembre 2023 sur sa chaîne Youtube[18] Jack le Fou accueille un militant d’extrême-droite auquel il offre la contradiction.
- Dans la partie 3 de son 15e live (publié sur youtube)[19] un apostat connaissant Jack le fou intervient pour se féliciter que des identitaires reprennent leurs arguments (citant Zemmour et Damien Rieu entre autres). Jack le Fou lui répond qu’il faut continuer à parler car ceux qui reprennent leurs paroles ne les rapportent jamais exactement comme à l’origine.
- On peut également trouver dans le public de Jack le Fou l’extrême-droite la plus radicale qui soit. Dans le live youtube du 8 avril 2024[20] par exemple, une jeune femme transexuelle intervient sous le pseudo Athéna et se présente explicitement, et à visage découvert, comme une suprémaciste blanche, refusant toute immigration – en particulier africaine. Elle explique avoir connu Jack le Fou par le bouche à oreille (ce qui nous autorise à supposer qu’au sein de l’extrême-droite on se passe le mot).
- Le 19 juillet 2024 un nouveau débat entre Jack le Fou et un militant d’extrême-droite a été posté sur la chaîne KUFR FM[21]. Williams Louis, un apostat de l’islam, y défend face à Jack le Fou l’abolition du droit du sol.
Jack le Fou s’oppose systématiquement aux propos xénophobes des intervenants. C’est important à préciser. Il se le fait d’ailleurs reprocher par d’autres youtuber l’accusant d’être trop de gauche[21]. Ce qu’on pointe ici c’est bien que ces interventions sont un indicateur de la présence de l’extrême-droite au sein du public de Jack le Fou.
Les hôtes de Jack le Fou :
D’autres chaînes youtube diffusent des vidéos de Jack le Fou voire l’invitent pour l’interviewer. Le polémiste accepte ces propositions indépendamment de la ligne idéologique défendue par l’hôte. C’est du pain béni pour les youtubers d’extrême-droite misant sur l’islamophobie. Très peu adopterons l’approche de Jack le Fou, ils continueront à critiquer l’immigration et les musulmans plutôt que l’islam, mais peu importe, le public de ce dernier aura eu connaissance de leurs chaînes et associé leurs noms à la lutte humaniste en faveur de la liberté à apostasier sans contrepartie. Là encore la liste n’est pas exhaustive.
– ZioClo : ZioClo est un youtuber prétendant tenir une « radio libre » sur laquelle il a interviewé Jack le Fou le 4 novembre 2023[22]. Devenu un véritable fan depuis leur rencontre il relaie massivement ses contenus. Mis à part ça ZioClo commente l’actualité des fascistes de la toile (par exemple Papacito dont il parle dans sa vidéo du 18 avril 2024[23]). Il reprend les éléments de langage de l’extrême-droite (wokisme, racisme anti-blanc, islamogauchisme) et les thématiques choquant les réactionnaires (comme le transactivisme) même si dernièrement il s’est passionné pour l’islam. C’est sur sa chaîne qu’a été organisée la rencontre entre Jack le Fou et le pseudo-journaliste fascisant Vincent Lapierre. On retrouve également ZioClo en « featuring » avec Psychodelik pour « analyser » « l’idéologie woke »[24]. Psychodelik est un youtuber qui a fait l’objet de plusieurs plaintes pour cyber-harcèlement (la Tronche en Biais ayant été une de ses victimes). Il est extrêmement prolifique dans la dénonciation du « wokisme », terme popularisé par l’extrême-droite pour désigner tout ce qui se fait de progressiste de façon péjorative. Il attaque de façon obsessionnelle les militants LGBT et anti-racistes.
Pour être juste il faut néanmoins reconnaître que ZioClo accueille également des youtubers de gauche tels que PasDühring et critique certaines personnalités d’extrême-droite (comme Alain Soral ou des admirateurs de Poutine) néanmoins quantitativement ça ne représente pas grand chose. D’autant que le format drama avec des titres putaclics rappelle la stratégie opportuniste et populiste de l’extrême-droite.
Sur ses 84 dernières vidéos en date du 15/05/2024 on en compte 61 parlant de religion dont 56 portant sur l’islam ou les musulmans (à ce niveau là on frôle l’obsession), beaucoup d’entre elles impliquent Jack le Fou. 8 parlent du « wokisme » (terme popularisée et utilisée par la droite réactionnaire pour discréditer le progressisme) dont 3 sur le transgenrisme. On pourrait y ajouter 2 sur le « racisme anti-blanc », un thème cher à l’extrême-droite, mais aucune sur le racisme tout court ou concernant une autre communauté (nous pourrions lui suggérer de traiter le thème du racisme anti-musulman pour constater l’étendue des dégâts).

Voici un aperçu des vidéos les plus récentes postées par ZioClo le 21/07/2024.
En conclusion, ZioClo ne semble pas adhérer à des thèses discriminatoires d’extrême-droite mais il est très familier avec les codes (esthétiques ou thématiques notamment) de la fachosphère. Il tente donc d’agir à l’intersection des genres s’inscrivant dans ce qui a été baptisé « confusionnisme ».
– Charlie Hebdo : Avec la Tronche en Biais il s’agit, à notre connaissance, du seul média de gauche auquel Jack le Fou a accordé une interview[25]. En l’occurrence, Charlie Hebdo est coutumier de l’anticléricalisme.
– Vincent Lapierre : Vincent Lapierre est un youtuber qui s’autoproclame reporter. Il fut un temps proche du fasciste Alain Soral déjà mentionné précédemment comme ex-idole de Casus Lady. Désormais il fait cavalier seul couvrant les événements des divers fascistes de France[26] ou interviewant des personnes de gauche, issues de l’immigration ou d’extrême-droite dont il coupe et monte les interventions de façon à être systématiquement complaisants avec les derniers et présenter les autres de façon défavorable. Avec l’inversion de la réalité typique de l’extrême-droite les antifascistes sont présentés comme les véritables fascistes, monstres de violence et d’intolérance[27].
– Un irréductible athée : Sur sa chaîne prônant l’athéisme et critiquant les textes religieux, un irréductible athée a interviewé Jack le Fou le 18 octobre 2023[28]. Nous en avons déjà parlé plus haut, bien qu’étant de droite ce youtuber n’est a priori pas d’extrême-droite.
– La Tronche en Biais : Jack le Fou est également intervenu sur cette chaîne[29].
– Greg Tabibian : Youtuber titulaire de la chaîne « J’suis pas content TV » il entretient des relations parfaitement cordiales avec un certain nombre de militants d’extrême-droite quand, en même temps, il s’en prend à tout ce qui vient de sa gauche. Il a même été invité par le média d’extrême-droite valeurs actuelles[30] à débattre avec l’ex-porte-parole du groupuscule d’extrême-droite génération identitaire[31] Thaïs d’Escufon[32]. Il s’y amuse avec les autres convives de ses propos racistes où elle explique que des congolais catholiques et « assimilés » à la culture française (comme aiment le répéter les xénophobes) ne seraient toujours pas des français. Greg Tabibian est également passé sur les chaînes des médias fascistes « Front Populaire »[33] ainsi que Livre Noir[34]. Sur cette dernière il affirme être de gauche (6 minutes) – son premier argument étant que ça emmerde les gens de gauche et de droite et que son but est d’emmerdé le plus de gens possibles – mais en même temps proche de la fachosphère (4 min 20). Il considère en même temps que « les gens de gauche sont chiants » que « dans 2 minutes » il ne serait peut-être plus de gauche. Plus loin il précise « pour l’abolition du travail », « pour la réquisition des logements vides »[35] mais pour autant « libéral, anti-état ».
On pourrait évidemment faire les naïfs en suggérant qu’il est juste quelqu’un qui parle à tout le monde sans distinction, pour notre part on est plutôt dans l’optique que « les grands esprits se rencontrent ». Si des médias d’extrême-droite vous invitent c’est qu’ils se reconnaissent dans vos idées. D’aucuns nous rétorqueraient que Greg Tabibian invite des personnalités habituellement estampillées de gauche telles que Juan Branco[36]. Pour répondre rapidement nous dirons d’une part que ses invités dits de « gauche » ne sont pas exempts de controverses – Juan Branco vend un anticapitalisme romantique et souverainiste flirtant avec le conspirationnisme et l’insurrectionnalisme qui est tout à fait compatible avec une approche fascisante. D’autre part, et c’est dans la continuité, le brouillage des repères et l’opportunisme idéologique est constitutif de la pensée fasciste. Le fascisme se présente comme une troisième voie donc ni de droite, ni de gauche, ni libéral, ni communiste. Cette confusion des genres ne peut donc pas constituer un argument contre des accusations de fascisme, au contraire. Néanmoins, il faut reconnaitre qu’elle ne suffit pas à qualifier une approche de fasciste. Ceci étant dit, Greg Tabibian reçoit bien davantage des personnalités de droite lors de ses interviews à l’esthétique franchouillarde. Citons Pierre Rougeyron[37], Vincent Lapierre[38], Philippe Murer[39], Maxime Amblard[40], Pierre-Guillaume Mercadal[41], Georges Kuzmanovic[42], et on pourrait étendre la liste à l’infini. Sur ses 10 derniers invités nous avons un justicier masqué « traquant les pédophiles », un auteur autoproclamé libertaire et militant contre la prostitution, 7 autres sont au minimum de la droite dure sinon carrément d’extrême-droite. Une seule invitée est marquée à gauche, Elise Van Beneden[43] avocate et membre de l’association Anticor sur un thème qui plait à l’extrême-droite : la corruption des élus. Ce qui ressort, et Greg Tabibian le reconnait volontiers, c’est le souverainisme et le conspirationnisme. Soit les deux piliers du fascisme.
– Jordanix : Jordanix est un youtuber dont l’approche fait penser à celle de ZioClo. Bien que ce dernier fasse beaucoup de lives qu’il reposte ensuite sur youtube alors que jordanix préfère les vidéos enregistrées et montées, tous deux commentent l’actualité et notamment l’actualité de la sphère youtube – qui est en soi une sphère largement poreuse à l’extrême-droite[44]. Son contenu pose plusieurs problèmes que nous allons détailler succinctement par la suite, toutefois il faut préciser que jordanix ne défend pas les positions réactionnaires classiques au sein de la fachosphère. Il manifeste son hostilité envers Papacito lorsque celui-ci s’en prend à une personne homosexuelle ayant profané un lieu saint en y twerkant[45]. Il reprend également le youtuber d’extrême-droite Psychodelik quand celui-ci s’offusque d’un programme d’éducation sexuelle belge[46]. Mais nous ne l’avons jamais entendu analyser la pensée politique de ces personnes dans leur globalité, ni celle de leur contenu. Il s’agit là d’une des causes du problème que plusieurs militants ont baptisé « confusionnisme » et qui amène jordanix a annoncé qu’il pourrait voter RN tout en se présentant comme de gauche[47]. Pour le reste, jordanix a une même conception libérale et positiviste de la liberté d’expression qui le rend proche idéologiquement du discours de Jack le Fou. Ainsi, il ne voit pas le problème de regarder, relayer les propos mais également faire des vidéos en commun avec des personnes d’extrême-droite. Nous pensons ici notamment à Code Rheino[48] ou Caljbeut[49], dont jordanix ne perçoit probablement même pas les idées fascisantes. Dans la dernière vidéo citée jordanix, qui confond fascisme et censure + violence comme c’est malheureusement bien souvent le cas – vidant donc totalement le concept de fascisme de sa substance idéologique – opère l’inversion déjà mentionnée plus haut dans le paragraphe sur Vincent Lapierre consistant à présenter les antifascistes comme les réels fascistes. Terminons par dire que jordanix a été, sans surprise, proche de la pensée d’Etienne Chouard dont il s’est éloigné du fait de son conspirationnisme de plus en plus prononcé[47]. Ce qui ne l’a pas amené à une critique plus profonde de sa pensée politique souverainiste, ni-droite-ni-gauche, anti-finance (à défaut d’être anticapitaliste) et (en effet) conspirationniste qui est précisément de tendance fasciste – Etienne Chouard ira jusqu’à considérer Alain Soral comme un « résistant » et relayer une vidéo révisionniste de Eustace Mullins occultant totalement leur antisémitisme.

L’image correspond à une capture d’écran de la vidéo du négationniste antisémite Eustace Mullins qu’Etienne Chouard a posté sur son blog et dans laquelle il suggère à Israël de construire une statue à l’effigie de Hitler tout en laissant entendre que la Shoah serait le résultat d’un complot sioniste. Etienne Chouard explique qu’il ne voit pas ce que ces propos ont d’antisémites.
Là encore, un certain nombre de youtubers qui témoignent de leur intérêt pour Jack le Fou, l’invitent et / ou relaient ses lives sont proches de la nébuleuse d’extrême-droite quand ils n’en sont pas membres à part entière (pour Vincent Lapierre et Greg Tabibian).
Interlude
Maintenant que nous avons montré que l’extrême-droite s’intéresse de près à Jack le Fou plusieurs questions se posent.
En quoi est-ce un problème ? Jack le Fou est persuadé que son discours ne peut que renforcer l’humanisme puisque c’est lui qu’il prône. L’extrême-droite l’écoutant et le reprenant se transforme elle-même en rejetant l’essentialisme qui la caractérisait (et il s’auto-congratule régulièrement de recevoir des messages d’ex-racistes expliquant que, grâce à lui, ils ont appris à faire la différence entre islam et musulmans).
Pourquoi la gauche ne se manifeste pas plus ? Jack le Fou a, là encore, une idée bien arrêtée sur le sujet. La gauche française aurait peur d’être traitée d’islamophobe, de raciste[21]. Que cette explication soit juste ou non il ne semble pas lui venir à l’esprit que, contrairement à son algérie natale, l’islam n’est pas un problème prioritaire en france comme a pu l’être le christianisme par le passé, du temps où il était justement une autorité religieuse. En revanche, la construction par l’extrême-droite de l’islam comme problème prioritaire afin de justifier le rejet de ceux qui, selon elle, l’importent, ça, c’est un problème prioritaire en france.
Jack a-t-il tenu des propos racistes ? C’est la question qu’il pose à ses détracteurs, éludant le véritable débat. La réponse est non. Jack le Fou est très prudent à éviter l’essentialisme et les généralisations. Il s’en prend à l’islam sunnite en tant qu’idéologie. Ceci est vrai. Mais on peut renforcer par sa pratique un courant auquel on est opposé tout en défendant en parole des positions incompatibles avec celui-ci.
Le fait de critiquer l’islam sunnite comme s’il s’agissait d’un problème de taille en france, Jack le Fou donne involontairement raison à ceux qui en font un problème de taille : l’extrême-droite. Jack le Fou donne par ailleurs de la visibilité à toute une frange de la fachosphère en parant d’une aura d’humanisme un combat qu’ils menaient avant tout par xénophobie. Ça ne justifie pas d’arrêter le combat contre l’obscurantisme religieux – même plus généralement contre la religion – par contre on ne peut pas ignorer que le contexte dans lequel on énonce un discours conditionne l’effet de ce discours dans la réalité matérielle, son influence sur la société, sa réception par les auditeurs. Jack le Fou semble pourtant l’ignorer. Pourquoi ? Et quel est ce contexte ? C’est ce que les deux prochaines parties aborderont.
Humanisme bourgeois, libéralisme et positivisme idéaliste
Il est un point que peu d’observateurs ont, à notre avis, noté. Jack le Fou est issu d’un milieu favorisé. Il déclare dans l’un de ses lives, dont nous avons perdu la référence, qu’il vivait mieux (matériellement) en Algérie que la plupart des personnes vivant en France – il redira que sa situation matérielle était très bonne dans une récente interview[46]. Il explique ailleurs avoir monté des entreprises et à plusieurs reprises explique avoir fait des études en marketing. Pour finir, il déclare que pendant un moment il débattait de 6 à 8 heures par jour. Un rythme qui semble difficile à tenir pour un prolétaire.
Pourquoi ces éléments contextuels nous semblent importants ? Car ils expliquent en partie pourquoi Jack Le Fou tient la liberté d’expression en si haute estime. Pourquoi il se sent aussi soulager en arrivant au Québec où il lui est permis d’en jouir. Cette problématique est toujours importante mais elle le devient d’autant plus qu’on n’est pas exposé à des difficultés matérielles dont la résolution est une priorité. Au point de devenir un dogme.
Ce fétichisme de la liberté d’expression repose sur une forme d’idéalisme bourgeois de type positiviste. On pourrait le résumer de la sorte : la rationalité triomphe par sa capacité à rendre compte du réel. Un exemple frappant de cela est le fait que Jack le Fou explique à maintes reprises que l’ancien testament contient des recommandations plus barbares que le nouveau testament et celui-ci que le coran sans le montrer par une comparaison des textes mais en s’appuyant uniquement sur sa foi dans le progrès linéaire de la pensée et de la connaissance humaines avec le temps. En fait Jack le Fou considère que les changements dans les valeurs sont assujettis à l’accumulation des connaissances. Autrement dit, plus une société est ancienne, moins l’humanité aura accumulé de connaissance depuis ses origines et donc moins ses valeurs seront proches de celles que nous considérons civilisées actuellement.
Ce raisonnement souffre de plusieurs lacunes. Une première est que certaines sociétés se sont développées parallèlement sans bénéficier de « l’accumulation de connaissances » faites au sein des autres. Une approche purement chronologique ne permettra donc pas de conclure laquelle a les valeurs les plus « barbares » (relativement à nos valeurs actuelles).
Mais la principale réside dans le postulat de départ : les valeurs seraient déterminées rationnellement en fonction des connaissances. Cela semble pourtant largement démenti par les faits. D’une part, comment expliquer que des sociétés occidentales du XXème siècle se soit rendue coupable d’une horreur telle que la Shoah qu’aucune société passée n’avait égalé ? Comment expliquer que les sociétés San soient globalement pacifiques et égalitaires, y compris dans les relations entre les sexes, et qu’elles l’étaient déjà bien avant d’avoir bénéficié des bienfaits de la science occidentale ? Comment la démocratie athénienne a laissé place à l’empire romain puis à l’obscurantisme catholique en Europe occidentale ? Comment Napoléon a pu rétablir l’empire après la Révolution française ? Comment expliquer l’émergence du fascisme ?
Cette foi positiviste est un des principaux arguments par lesquels Jack le Fou justifient sa proximité avec l’extrême-droite. Il est persuadé que ses idées étant meilleures, il est impossible à l’extrême-droite de tirer profit de son discours. Dans un monde idéal ce raisonnement ne serait pas délirant, mais dans une société de classes il est confondant de naïveté.
Commençons par dire que, selon une histoire centrée autour de « l’ancien monde » (disons l’europe et le bassin méditerranéen), il semble en effet que la rationalité triomphe sur le long terme. Lorsqu’on décentre un peu l’analyse force est de constater que la rationalité et la science se sont imposées sur le reste du globe non par sa rigueur et son argumentation mais par la conquête. Cependant, même dans l’ancien monde ce n’est pas sa seule capacité à rendre compte du réel qui les ont propulsées sur le devant de la scène intellectuelle. La rationalité a triomphé surtout parce qu’elle a été un outil idéologique aux mains de la bourgeoisie lui permettant de se constituer en tant que classe et de renverser la noblesse. La rationalité a triomphé, comme toute idée triomphe, parce que des gens se sont retrouvés dans une situation matérielle telle qu’ils en ont eu besoin. Ces gens-là, formant une classe sociale, ont renversé l’ancien régime et son idéologie car les progrès technologiques ont rendu obsolètes les conceptions anciennes de la noblesse[50].
Ignorer ce point est d’ailleurs là aussi dans l’intérêt de la bourgeoisie puisqu’il permet de limiter la critique à son domaine inoffensif : celui de la joute verbale. Une société inégalitaire et injuste peut parfaitement tolérer la liberté d’expression tant qu’elle n’est pas en danger car ce n’est pas cette liberté-là qui la fera chanceler. C’est d’autant plus vrai pour ce que Jack le Fou appelle un droit-liberté par opposition au droit-créance.
Pour fétichiser la liberté d’expression Jack le Fou doit adopter la posture idéaliste (les idées produisent les changements sociaux). Ce n’est possible qu’en omettant que :
1) Si tout le monde a le droit de s’exprimer, tout le monde n’en a pas les moyens.
2) La capacité qu’a un énoncé de convaincre dépend des intérêts matériels de celui à qui il s’adresse.
Ce deuxième point est une réalité pourtant très bien démontrée en psychologie, sociologie, neurosciences… Cela met à mal l’aura attribuée à la démocratie et son égalité des droits. C’est que cette égalité sur papier s’accommode très bien de l’inégalité en pratique (si j’étais cynique et mécaniste je dirais qu’il va de soi de trouver ça secondaire pour quelqu’un qui « en Algérie vivait matériellement mieux que la plupart des français »). Comme l’a dit un célèbre anarchiste (Bakounine) :
« Liberté, égalité, fraternité. Mais quelle égalité ? Tant qu’il n’y aura point d’égalité économique et sociale, l’égalité politique sera un mensonge. »
La liberté d’expression est ainsi avant tout le pouvoir d’infléchir l’opinion publique pour ceux qui ont les moyens de diffuser leurs idées à grande échelle et de passer du temps à les exposer – ce qui implique d’avoir ce temps voire le fait de posséder des médias ou d’avoir les habitus (voire Bourdieu) nécessaires à pour s’y faire une
place (le genre qu’on doit apprendre en école de marketing)… C’est justement en ayant conscience de ce champ de bataille que la gauche refuse de dissocier idéologie et liberté d’expression. Il est suffisamment difficile de se faire une place pour ne pas la partager avec ceux qui vont s’en servir pour renforcer l’ordre social qu’on souhaite abolir – ou réformer pour les plus frileux.
Quelqu’un comme Jack le Fou se présentant comme un militant politique humaniste avant tout (qui plus est « de gauche »[51]) devrait alors avoir pour intérêt que la société adopte une trajectoire donnée : vers une plus grande reconnaissance de la dignité humaine. Or, si l’islam sunnite semble menacer ce projet, il est loin d’être la seule idéologie dans ce cas. En france ce n’est même clairement pas la principale.
En accueillant ce camp politique Jack le Fou peut bien le discréditer par sa verve mais il lui offre aussi une tribune et augmente son capital sympathie parmi la partie de son public initialement intéressée par la seule critique de l’islam sunnite. C’est ce qu’on constate avec Casus Lady, Jack le Fou la flatte alors qu’elle poste en parallèle des propos flirtant avec l’appel au meurtre (des clandestins). L’impact de ces lives partagés sur les idées d’extrême-droite ne dépend pas de la capacité de Jack le Fou à argumenter mais du contexte socio-économique avant tout. Il faut en prendre acte avec humilité. D’ailleurs, le pays phare de la liberté d’expression est une illustration frappante de son échec à produire une société guidée par la rationalité et les valeurs humanistes : les états-unis qui laissent s’exprimer les pires ordures nazies sont aussi un pays où le concept de « race » est encore utilisé, où les disparités sur la base de ces prétendues races sont criantes, où la propagande religieuse a un succès certain (et notamment le créationnisme[52])…
La xénophobie et l’islamophobie en France
Est-on dans un pays où la charia est en passe d’être appliquée ? Ou est-on dans un pays où le RN est le parti ayant eu le plus d’électeurs aux dernières élections, étant passé proche d’obtenir une majorité absolue lui donnant les clés du gouvernement après avoir été au second tour des deux dernières élections présidentielles en axant une grosse partie de sa propagande sur la xénophobie et le rejet de l’islam et des musulmans ? Est-on sur un continent où l’islam sunnite est une autorité religieuse ? Ou est-on sur un continent où de plus en plus d’état sont dirigés par des partis d’extrême-droite faisant de la détestation des immigrés et notamment des musulmans leur cheval de bataille ? Quelle est la principale menace à l’humanisme en Europe et en france actuellement ? L’islam sunnite ou l’extrême-droite islamophobe ?
La réponse à ces questions détermine la tolérance dont on peut faire preuve envers l’extrême-droite.
Dans un premier temps notons que la xénophobie et le racisme anti-musulman (couramment appelé « islamophobie ») est une réalité mesurable à l’aide de plusieurs indicateurs. Un premier consiste aux agressions subies par les étrangers, descendants d’immigrés ou musulmans, on pourrait le qualifier d’interpersonnel. Un second, institutionnel, a trait aux différences de traitement à l’égard de ces populations par les institutions.
Le rapport du ministère de l’intérieur concernant les crimes et délits à caractère raciste en 2023 s’avère pessimiste[53]. Avec 8800 victimes de telles agressions, leur nombre augmente de 32 % relativement à l’année précédente. « Les hommes, les personnes âgées de 25 à 54 ans et les étrangers ressortissants d’un pays d’Afrique sont surreprésentés parmi ces victimes.[53] » note le communiqué officiel. La même enquête comptabilise 800 000 atteintes (pas nécessairement criminelles ni délictueuses) à caractère raciste.
La même enquête Vécu et Ressenti en matière de Sécurité[54] relevait 1 056 000 atteintes discriminatoires à l’encontre d’adultes pour l’année 2021[55]. Les 3 motifs les plus fréquents étant l’origine, la couleur de peau et la religion.

Discrimination selon le critère en 2021[55].
Concernant les actes pris en compte le rapport indique : « Les enquêtés sont interrogés sur les traitements défavorables qu’ils ont potentiellement subis au cours de leur vie, comme le refus de se voir accorder un emploi, un logement, un prêt ou tout autre bien ou service en raison, par exemple, de la couleur de leur peau, de leur origine, de leur religion, de leur orientation sexuelle, de leur sexe, d’un handicap ou de tout autre critère. »[54]. Les 3 principaux contextes dans lesquels surviennent ces actes sont la recherche d’emploi, le travail puis la recherche de logement.
Parmi les victimes de discrimination, le rapport indique que 97% d’entre elles n’entament aucune démarche à la police ou la gendarmerie la plupart arguant que « cela n’aurait servi à rien ». Or les 3% s’étant engagé dans des démarches judiciaires leur donnent raison : « Parmi les 3 % des victimes ayant déclaré les faits aux services de sécurité, 77 % estiment que la démarche a été plutôt ou totalement inutile.[54] ».
Puisqu’on aborde la question de la police donnons quelques chiffres sur ce racisme généralement qualifié d’institutionnel. Selon une étude de 2017, les proportions de personnes perçues comme « noires » ou « arabes » déclarant avoir subi au moins un contrôle de police au cours des 5 dernières années étaient environ 3 fois plus importantes que la proportion de personnes perçues comme « blanches » dans le même cas de figure[56].
De manière générale, l’importance du racisme dans la police est reflétée par le profil électoral de la profession[57], le profil des victimes d’homicides policiers[58] ainsi que par plusieurs scandales. Récemment des messages d’une conversation whatsapp ont été dévoilés dans lesquels une équipe tient des propos extrêmement violents à l’encontre d’un de leur collègue à la peau trop foncée à leur goût[59]. Ce racisme ordinaire au sein de la police a été étudié par Eric Fassin dans son ouvrage La force de l’ordre. Il y fait l’ethnographie d’une Brigade Anti-Criminalité (BAC), l’un des services de police les plus controversés – et, disons les termes, les plus racistes et violents – déployé notamment dans les quartiers sensibles et dont le rôle est l’interpellation (notamment sur la base du « flagrant délit »).
A tel point que la DGSI elle-même reconnait qu' »il y a un phénomène inquiétant : la présence parmi l’ultradroite de membres ou d’anciens membres des forces de l’ordre, de militaires… »[60].
Si l’on prend une fourchette large, et nonobstant toutes les questions statistiques, on estime qu’il y aurait entre 5 et 11% de la population française qui serait musulmane[61], soit entre 3,5 et 7 millions de personnes. Précisons toutefois que des personnes non-musulmanes peuvent subir des agressions anti-musulmanes à partir du moment où l’agresseur suppose la religion de la victime.
Plusieurs organisations différentes mesurent les atteintes faites spécifiquement aux musulmans en raison de leur confession. L’institution publique qui en est en charge est le service central du renseignement territorial (SCRT). Dans son rapport de 2022[62] il recense 188 faits antimusulmans, soit 12% de moins qu’en 2021. La majorité consistant en des propos ou gestes menaçants. Toutefois le rapport précise que « Seuls les faits ayant donné lieu à un dépôt de plainte ou à une intervention de police, suivie d’un constat des forces de l’ordre, sont intégrés dans les statistiques, condition sine qua non de leur prise en compte. »[62]. Or, nous avons vu ci-dessus que la très grande majorité des personnes agressées pour des faits de racisme ne se rendaient pas à la police.
Ainsi le Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE) produit lui aussi des statistiques sur la base de signalements depuis sa fondation en 2022 (pour toute l’Europe mais les signalements viennent en écrasante majorité de France). Dans son rapport de 2023[63], le CCIE rappelle avoir comptabilisé en 2022 527 actes antimusulmans, soit 339 de plus que le SCRT. En 2023 il en recense 794 en France.
Pour rendre ces actes plus concrets au lecteur citons le Conseil Français du Culte Musulman[64] : « tentatives d’incendie d’une mosquée avec des fidèles en prière à l’intérieur[65], tags de croix gammées[66], têtes de porcs accrochés aux murs[67], propos racistes, menaces de mort envers des responsables de mosquées ainsi que des fidèles[68][69] ». Tous ces faits datant de ces derniers mois. Notons qu’une accumulation de faits divers, aussi choquant soient-ils, ne permet pas de se faire une idée objective de l’ampleur du problème (on sait combien l’extrême-droite est coutumière de ce type de propagande).
Les médias et l’islamophobie
Le rôle des médias est important à souligner. Eric Zemmour, désormais politicien, président du parti Reconquête, raciste avéré (condamné à plusieurs reprises pour incitation à la haine raciale) déblatère depuis des années sur les chaînes de nos télévisions en reprenant les éléments de langage de la Nouvelle Droite ethno-différencialiste. Il a notamment participé à la popularisation du concept de « grand remplacement » ou de « colonisation inversée » (il s’agit essentiellement de la même chose). Il a acquis une audience considérable en tant que chroniqueur polémiste sur le plateau d’On N’est Pas Couché (ONPC). Ses prises de position provocatrices nourrissant l’audimat. Par la suite il a bénéficié d’une émission à son nom (et celle de son compère de toujours Eric Naulleau) sur la chaîne CNews du groupe Bolloré. Fort de cette exposition il fondera son propre parti, Reconquête, en avril 2021 dont le nom fait référence à la Reconquista espagnole durant laquelle les royaumes chrétiens du nord de l’espagne ont combattu les territoires musulmans du sud.
Il serait intéressant de s’attarder sur le cas du milliardaire Bolloré. Lui dont le frère est un fervent catholique ayant publié le livre « Dieu, la science, les preuves » où il prétend démontrer l’existence de Dieu à partir de preuves scientifiques en réalité inexistantes. Ce qui montre que, loin d’être dérangé par la religion en tant que telle, ou par les conceptions réactionnaires concernant les femmes et les sexualités non hétérosexuelles auxquelles Zemmour adhère, la dénonciation de l’islam et des musulmans par Bolloré et co. est avant tout justifiée par leur xénophobie.
Les médias de droite ne se contentent pas de présenter systématiquement la population musulmane et leur religion sous un aspect négatif (sans en faire autant pour aucune autre confession), ils donnent une importante visibilité aux partis qui sont à l’origine de cette hostilité et en font leur fond de commerce.

Selon une étude portant sur le nombre de mention du nom des candidats parmi 3000 publications de presse écrite et 5400 programmes de 410 chaînes radio et TV[70].
Debunker de Hoax et VISA ont proposé une cartographie des médias affiliés à l’extrême-droite et de leurs interrelations[71]. Cela permet de se faire une idée de l’importance de la propagande xénophobe et de l’influence de l’extrême-droite sur la vie des idées en france.

Cartographe des médias d’extrême-droite en 2024 par VISA et Debunker de Hoax[71].
L’islam et l’extrême-droite
Le signe principal de l’impact du racisme anti-musulman en Europe et en france en particulier est l’omniprésence de ce thème dans les discours d’extrême-droite.
Le problème islamique s’est construit progressivement en france. La haine des immigrés, la xénophobie, a toujours été présente. Comme le montrent les chercheurs en sciences sociales, elle a tendance à être toujours plus violente envers les « derniers arrivés ». Or en france les africains représentent une part importante de l’immigration depuis ces dernières décennies[72].
Généralement on prend comme point de départ l’utilisation de la religion comme levier pour la xénophobie en france la polémique autour du foulard débutant en 1989[73]. 3 adolescentes sont alors exclues d’un collège car elles arborent un voile. Elles sont réintégrées le mois suivant sous condition mais les médias et le monde politique se sont emparés de l’affaire. Comme le légende Ottheimer dans son article[73], l’événement sert aux xénophobes de symbole de l’échec de l’intégration des immigrés au sein de la société française.
Le conseil d’état tranche en faveur des jeunes filles un mois plus tard. En 1994, une circulaire distingue les signes religieux « discrets » de ceux « ostentatoires ». Ce flou juridique associé à la consigne donnée aux enseignants de décider au cas par cas de l’acceptation ou du refus du port du voile dans leurs cours engendre une série de conflits. L’aboutissement sera le vote en 2004 d’une loi interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires.
Parallèlement, en 1979, la révolution iranienne porte l’abject théocrate Khomeini au pouvoir. Les talibans, qui ont été instrumentalisés tantôt par les russes, tantôt par les américains durant la guerre froide, s’autonomisent jusqu’à prendre la tête de l’état afghan en 1996. En 2001, Al Qaida organise un attentat terrible sur le sol des Etats-Unis. Dans tous ces cas, l’islam sert d’argument à des dictatures et organisations terroristes pour appuyer leurs projets tyranniques et meurtriers. Bien entendu, si tel est le cas, c’est que les textes musulmans le permettent. Mais le plus important réside dans le fait que la cible de ce terrorisme soit l’hégémonie américaine et plus globalement l' »Occident ». Le régime du Shah d’iran, renversé par Khomeini, était inféodé aux états-unis, comme nous l’avons dit, les talibans ont servi de mercenaires contre l’URSS et l’attentat du 11 septembre s’est déroulé aux états-unis.
Mais revenons à nos coqs qui n’ont pu passer outre ces événements. Le panorama ne saurait être complet sans aborder la refonte conceptuelle de l’extrême-droite par le think tank le GRECE[74]. L’œuvre principale de cette nébuleuse appelée par la suite la Nouvelle Droite a été de théoriser une nouvelle forme de racisme, nommée ethno-différencialisme, et ne s’appuyant plus sur une vision biologique de la race – devenue obsolète probablement pas tant par le cumul des connaissances scientifiques que par l’impopularité des régimes s’étant appuyés dessus – mais sur une vision culturelle.
C’est cette vision qui sous-tend le concept de « grand remplacement » défendu par Renaud Camus et plébiscitée par l’extrême-droite française. Elle reprend très le raisonnement fasciste du NSDAP[75] en remplaçant la race biologique par la race culturelle. Au lieu que ce soit notre patrimoine génétique qui se voit affaiblir par le métissage c’est l’esprit et la morale du peuple français qui serait affaibli par le cosmopolitisme et les coups de butoir qu’il porte à la tradition.
Or ce racisme culturel est tout disposé à s’appuyer sur la critique de l’islam. Ce dernier est érigé en fétiche de la civilisation arabo-musulmane dont l’influence menacerait l’intégrité de la culture occidentale française. Tous ces faits participent à expliquer l’importance prise par la dénonciation de l’islam et l’hostilité envers les musulmans dans les discours d’extrême-droite.
Comme l’écrit Nicolas Lebourg pour Fragments sur les Temps Présents :
« Dans une récente étude, la politiste Caterina Froio analysait 77 des principaux sites de la fachosphère française en 2016. Par-delà tous les clivages idéologiques, elle observait que la dénonciation d’une invasion musulmane, présente dans 77 % des sites, constituait le premier élément commun. Or, la même année, un sondage de l’Ifop pour Le Figaro enregistrait un bond de l’islamophobie, nourrie par sa dynamique à gauche (alors qu’en 2010, 39 % des sondés se disant électeurs du Parti socialiste pensaient que la place de l’islam était « trop importante » dans la société française, ils étaient désormais 52 % en ce cas). Les dynamiques à l’œuvre au sein de l’Internet des extrêmes droites ne peuvent ainsi nullement être disjointes de celles de l’ensemble de la société. »[76]
Bien que ce discours soit haineux il se cache souvent derrière la victimisation : « En général, on ne se revendique pas de la haine, on s’en plaint. La chose est manifeste dans les entretiens avec des militants de base du FN : en tant que Français, ils se considèrent comme des victimes de la haine des immigrés et des élites. »[60]. Pourtant l’extrême-droite est responsable de multiples agressions et même impliquée dans des entreprises criminelles.
« En France, dix actions terroristes, d’inspiration néonazie, accélérationniste [qui consiste à accélérer la survenue d’une guerre raciale avant qu’il ne soit trop tard pour l’emporter], raciste ou complotiste, ont été déjouées depuis 2017 » nous apprend la DGSI, « avec des cibles aussi variées que des citoyens de confession musulmane ou juive, des élus ou des francs-maçons. »[60].
En Europe, le nombre d’attentats d’extrême-droite recensé entre 2010 et 2021 est (très) supérieur au nombre d’attentats islamistes[77] – mais comme nous le verrons, ces derniers sont beaucoup plus meurtriers.

Nombre d’attentats perpétrés ou déjoués sur le sol européen (dont le royaume-uni de 2010 à 2019) en fonction du motif idéologique[77].
En revanche, le nombre d’arrestations concernant le terrorisme islamiste est supérieur à celui concernant le terrorisme fasciste. L’action policière semble donc davantage dirigée vers le terrorisme islamique – ce qui peut se justifier par le nombre de victimes. En 2021, une grande partie des arrestations européennes s’est faite en france (140 soit 37% de toutes les arrestations faites en Europe la même année) qui a également subi le plus d’attentats (5 sur 13 en Europe soit 38%).

Nombre d’arrestations liées au terrorisme en Europe en fonction du motif idéologique[77].
L’islamisme en france
La question que nous posions en début de partie était la suivante : la principale menace à laquelle l’humanisme est confronté en france est-elle l’islam ou l’extrême-droite ? Nous ne serions pas justes si nous ne faisions pas un inventaire des menaces liées à l’islam.
Pour des militants anticléricaux tels que nous, en 2024, toutes les religions sont des insultes à la raison. L’islam ne fait pas exception. Le récit que l’humanité se raconte à travers les religions entre en dissonance avec l’accumulation des connaissances obtenue par la science. Le cœur du problème se situe évidemment dans la méthode grâce à laquelle la religion détermine ce qui est vrai. Elle postule, donc sans aucun élément le justifiant, qu’un texte est une parole divine et ne comporte aucune erreur. Puisqu’il s’agit d’un postulat, dès que la réalité semble se dérouler d’une façon incompatible avec les saintes écritures, c’est la réalité qui fait erreur. Il est hors de question de réviser le texte car cela signifierait contredire Dieu. Or Allah sait mieux.
Ce procédé a toujours été aberrant. Il l’est d’autant plus en 2024 alors que l’humanité a développé des protocoles scientifiques afin d’étudier le monde avec la plus grande rigueur. On ne peut plus dire qu’on ne connait pas de meilleure méthode de déterminer ce qui est vrai que celle promue par les religions.
La science s’applique d’une manière contraire à la religion. C’est l’observation (donc la réalité) qui arbitre et permet de distinguer les interprétations justes et les fausses. Si la réalité contredit une hypothèse ou une théorie, même si elle est bien établie, alors ce n’est pas la réalité qui fait erreur, c’est la théorie ou l’hypothèse qui doit être revue – pas nécessairement abandonnée dans sa totalité. L’humanité, par la science, se corrige, apprend de ses erreurs et progresse vers une connaissance toujours meilleure d’elle-même et du monde avec lequel elle interagit.
Si les récits religieux nous semblent fantaisistes et que la foi est le contraire de l’esprit critique, le renoncement à faire appel à son intelligence[78], la religion promeut également une morale terrifiante. Comme le dit très justement Jack le Fou, la religion est une production humaine d’une époque donnée. On y trouve donc des valeurs morales cohérentes avec celles de la société dans laquelle elle a vu le jour. Le fait que le texte religieux qui défend ces valeurs se veuille divin agit comme une force d’inertie empêchant l’évolution de ces valeurs morales. Elles sont donc logiquement incompatibles avec les valeurs d’une société moderne bien différente de celle où le dogme a vu le jour.
Une autre raison expliquant selon nous l’intolérance inhérente aux religions se déduit logiquement de ce que nous avons exposé ci-dessus. Comment deux croyants de religions différentes peuvent savoir qui a raison et se départager alors que pour aucun d’eux la réalité n’est un arbitre suprême, chacun adorant un texte divin différent ? Lorsque deux scientifiques défendent des hypothèses incompatibles, l’expérience peut les départager. Elle donnera un résultat unique qui corroborera l’une ou l’autre des hypothèses (ou aucune des deux). Ceci est impossible pour des croyants mus uniquement par leur foi en leurs textes respectifs (fort heureusement rares sont les croyants qui sont uniquement mus par la foi). Dans ce cas, une communauté religieuse qui a vocation à étendre l’emprise de sa religion va être contrainte d’user de violence pour y parvenir. C’est une des raisons pour lesquelles les 3 grandes religions dites abrahamiques (le christianisme, le judaïsme et l’islam) prévoient des châtiments particulièrement durs pour ceux remettant en cause leurs dogmes.
Notons que ce n’est pas une spécificité des religions dites abrahamiques. Socrate a fait les frais de cette intolérance au sein de la Grèce antique polythéiste.
Toujours est-il qu’à nos yeux d’athées la violence est intrinsèque au processus d’expansion des religions abrahamiques. Les croisades en ont été une preuve. Les attentats islamistes en sont une autre. Précisons toutefois que ceux-ci ne peuvent pas s’expliquer uniquement par le dogmatisme inhérent aux religions. Mais nous réfutons les explications qui nient l’aspect idéologique et religieux de ces attentats (par exemple en niant l’islamité de leurs auteurs).
Le monde en général a connu ces dernières décennies une flambée de violence islamiste ayant atteint son paroxysme avec Daesh. Si nous nous intéressons à la france en particulier, on recense plusieurs attentats et meurtres pour motifs religieux depuis le début des années 2000.
Le premier attentat meurtrier depuis le début des années 2000 en france est celui de Mohammed Merah qui tue 3 militaires et 4 enfants à la sortie d’une école juive. Depuis 2012 on compte 271 décès suite à des attentats terroristes. A eux seuls, le massacre du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo (11 morts), celui de l’Hyper Cacher (5 morts), celui du 13 novembre 2015 (140 morts) et celui du 14 juillet 2016 à Nice (86 morts) représentent près de 90% des décès liés au terrorisme depuis 2012[79].
Le 22 mars 2024 Darmanin annonçait que les 8 derniers attentats déjoués étaient tous orchestrés par l’Etat Islamique[80].
Cependant, ces attentats ne relèvent pas d’un mouvement structuré en france. Bien qu’il existe certaines personnalités et organisations défendent publiquement les positions réactionnaires de l’islam mais elles pèsent assez peu sur la scène politico-médiatique. Généralement ces positions s’expriment dans des cadres plus privés (c’est-à-dire rarement dans les prêches publics des mosquées), c’est ce que montre une récente enquête d’Etienne Delarcher[81].
Dans certains enregistrements diffusés par Marianne[81] on entend par exemple des imams défendre le droit du mari à violer sa femme (car il faut dire les termes, expliquer que la femme n’a pas le droit de refuser des rapports à son mari c’est justifier le viol conjugal). Un autre promotionne la sanction physique à l’encontre des voleurs. Ces propos sont tout à fait en adéquation avec ce qu’on peut entendre sur les lives de Jack le Fou[82].
Néanmoins, l’organisation de l’extrême-droite musulmane tranche avec l’organisation de l’extrême-droite xénophobe de france qui compte plusieurs partis en france dont certains font d’excellents scores aux élections et dont les idées infusent dans le reste du spectre politique. Ainsi qu’un nombre conséquent de groupuscules, régulièrement violents et donc régulièrement dissouts[83][71].

Recensement des principaux partis et groupes d’extrême-droite et de leurs relations par le collectif antifasciste La Horde[83].
L’islam politique semble encore loin de pouvoir organiser des manifestations aussi massives que la Manif Pour Tous derrière laquelle on trouvait des organisations catholiques telles que Civitas.
A parte Jack le Fou et l’islamophobie
Jack le Fou insiste régulièrement sur le fait qu’il s’en prend à l’islam sunnite, donc une idéologie, et non aux musulmans, donc aux personnes. Cette prétention nous semble de bonne foi. Néanmoins, certains points dans son discours posent problème.
Nous supposons que c’est avant tout lié au fait qu’il connait en grande partie la France par l’intermédiaire de ses interlocuteurs. Ceux-ci étant perméables à la propagande d’extrême-droite, le panorama qu’ils présentent à Jack est empreint de fantasmes. Le principaux étant :
- Qu’il règne en France un climat de peur généralisée et que personne n’oserait critiquer l’islam. Ce constat nous semble aux antipodes de la réalité (nous pensons avoir montré l’influence des réseaux d’extrême-droite spécialistes de la critique des musulmans ET de l’islam – mais à des fins xénophobes).
- Que ceux qui s’y risquent se voient cataloguer comme racistes juste pour les faire taire[84].
Jack le Fou essaie de prendre de la distance par rapport à ces exagérations mais il n’y parvient pas toujours. Selon ses propres dires ses récents débats avec des juifs et des chrétiens l’ont exposé à une hostilité semblable à celle qu’il constate lors des débats avec les musulmans. Deuxièmement il incite dans certaines vidéos ses auditeurs à prendre au sérieux l’accusation de racisme car il est possible qu’ils le soient réellement.
Pour autant Jack le Fou tombe naïvement dans le panneau de personnes prétendant critiquer la religion alors qu’elles ciblent les musulmans. On peut prendre exemple sur une de ses récentes vidéos[85]. Dans celle-ci Jack le Fou fait référence à l’attaque au couteau d’un meeting de Michael Stürzenberger par un terroriste islamiste[86].
Or Jack le Fou le présente comme un militant dont le seul tort serait d’avoir critiqué l’islam. Pourtant Michael Stürzenberger est un militant xénophobe, membre de blogs (Politically Incorrect) et partis (le parti de la liberté dont il a été leader pendant 3 ans) d’extrême-droite et qui collabore avec d’autres organisations racistes telles que Pegida. Il a, de plus, été surveillé par l’office bavarois de protection de la constitution pour des propos extrémistes anticonstitutionnels[87].
Que la doxa médiatique présente l’homme comme un militant « anti-islam » révèle ce que nous avons déjà dit. La critique de l’islam est opportuniste à l’extrême-droite, elle ne s’appuie pas sur une volonté de faire triompher la raison et l’humanisme. Elle vise à corroborer l’idée d’une incompatibilité insurmontable entre la population immigrée de pays à dominance musulmane) et la population indigène. Si cette propagande fonctionne c’est parce que l’amalgame entre islam et musulmans est déjà total.
En reprenant de façon acritique cette doxa, Jack le Fou fait le jeu de l’extrême-droite. Il omet d’ailleurs d’étendre son raisonnement sur la « chaîne du terrorisme »[85] à l’extrême-droite qui pourtant par son discours déshumanise une partie de la population ce qui légitime par la suite aux yeux de certains les agressions à son encontre[88].
La boucle est bouclée lorsqu’en prenant comme prémisse que considérer le racisme comme un délit est une atteinte à la liberté d’expression Jack le Fou conclut qu’on se dirige vers le fascisme[46]. Là encore, un tel raccourci ne peut que servir les militants d’extrême-droite et leur novlangue donc nous avons dénoncé les effets pervers plus haut (inversion des rôles entre fascistes et antifascistes).

Nous le répéterons autant que nécessaire. Jack le Fou confond un symptôme avec une cause. Il est persuadé que la liberté d’expression, notamment de l’extrême-droite, est nécessaire à (est une cause de) l’affaiblissement des idées les moins pertinentes (donc d’extrême-droite). Alors que c’est l’inverse qui est vrai, la tolérance, au sein d’une société, envers les idées d’extrême-droite est toujours le symptôme du progrès du projet d’extrême-droite.
Le nier c’est concevoir de façon idéaliste que les idées existent dans un plan parallèle où leur existence et leur succès pourrait être indépendant des évolutions matérielles de la société, c’est-à-dire de leurs corollaires politiques (fermeture des frontières, préférence nationale, actes racistes, contrôles au faciès…). Si des idées progressent c’est que les individus réceptifs à celles-ci sont plus nombreux et / ou plus actifs face à des rivaux moins nombreux et / ou actifs.
Comme l’explique Nicolas Lebourg : « Le lien entre « haine » et « fachosphère » est donc à considérer avec mesure : cet espace militant n’est pas suffisant pour réussir pleinement sans l’appoint d’autres segments, avec lesquels il fait temporairement réseau sur un principe affinitaire. »[75] Ce qui démontre l’importance pour les militants humanistes et progressistes de ne pas engranger le phénomène en donnant de l’audience aux chaînes d’extrême-droite par exemple.
CONCLUSION
On ne découvre pas que Youtube est un réservoir à fachos[42]. En France l’extrême-droite se construit autour de ce qui a été appelé « islamophobie » et que nous définirons ici comme le racisme envers les musulmans. Lorsqu’apparait un algérien, qui, selon leur logiciel raciste, ne peut pas l’être du fait de son origine tant qu’il s’en prend aux « arabes », critiquant l’islam de façon acerbe ils se ruent évidemment sur l’occasion.
On peut accorder le bénéfice du doute à Jack le Fou, peut-on espérer d’un algérien peu aux faits de la situation en France, de la nature du fascisme et des méthodes de l’extrême-droite française qu’il voie clair dans ce qui se joue. Lui pense qu’en faisant attention à ce que son discours ne tombe jamais dans l’essentialisme il évite toute récupération. Voire, mieux, que si récupération il y a il aura permis de faire tenir un discours non-raciste à des racistes. Comme c’est naïf…
Oui la critique de l’islam est indispensable, en tant que révolutionnaires nous savons trop bien que la religion doit disparaitre. Toutefois, comme Jack le Fou le prétend, la lutte contre l’obscurantisme religieux s’inscrit dans un combat plus large pour le rationalisme, la dignité humaine, l’égalité malgré les différences. Or, et c’est là que le bât blesse, en ce domaine nous avons plus d’un ennemi. Force est de constater que le principal, actuellement, en france n’est pas l’islam mais l’extrême-droite. L’extrême-droite a des partis qui remportent des élections. L’extrême-droite a pignon sur rue dans les médias. Il n’existe pas de réforme islamique qui soit reprise par le gouvernement, en revanche des propositions de loi de l’extrême-droite le sont[89]. Actuellement en France être d’origine étrangère mais également être musulman est un handicap dans l’accès à l’emploi, au logement, dans la probabilité d’être contrôlé et dans la façon dont se déroulent ces contrôles. Et à ceux qui agitent la menace islamiste rappelons que, selon l’ONU, entre 2016 et 2023 l’importance du terrorisme d’extrême-droite a triplé en « Occident »[90].
Voici ce que déclare l’ONU : « On a constaté une nette augmentation du nombre d’attentats commis par des militants d’extrême-droite, des nationalistes blancs ou des islamophobes en Europe occidentale et en Amérique du Nord au cours des vingt dernières années. Dans ces deux régions, on dénombrait trois cas en 2002 contre 59 en 2017, les médias sociaux ayant joué un rôle crucial dans la diffusion de discours xénophobes et dans l’incitation à la violence.[91] ».
Avec des justifications de ce type de la part du fondateur du nouvel OAS en 2015 : « Et quand on demande à M. Nisin, en garde à vue, pourquoi avoir choisi « OAS » pour dénommer son groupe, il répond : « Quel meilleur nom possible quand il s’agit de provoquer la remigration des Arabes par la terreur », aurait d’ailleurs répondu Logan N. durant sa garde à vue.[92] »
Quiconque poursuit un but humaniste ne peut donc pas décemment se satisfaire de renforcer l’extrême-droite, même involontairement. On est aussi responsable de la façon dont notre discours est instrumentalisé, du choix de nos interlocuteurs, donc de qui on fait connaître, à qui on octroie une aura d’humanisme. Il ne coûte pas grand chose à un militant d’extrême-droite de faire bonne figure quelques heures pour ne pas être rabroué par Jack le Fou puis, une fois sa notoriété appropriée, s’en retourner faire l’apologie de l’inégalité des droits et des traitements entre français et étrangers (spéciale dédicace à Casus Lady). N’oublions pas que l’extrême-droite rejette l’islam non pour sa misogynie, certainement pas pour son homophobie, jamais pour son autoritarisme, pas plus pour l’insulte qu’il constitue envers la raison humaine et la démarche scientifique, ce que l’extrême-droite rejette dans l’islam c’est le fait que cette religion vienne d’ailleurs. L’islam est problématique car il n’est pas français. Les conflits de valeurs entre l’islam et l’éthique française d’inspiration humaniste, toujours selon l’extrême-droite, relève du conflit entre une société barbare (la civilisation arabo-musulmane) et une société civilisée (l’occident judéo-chrétien).
Donc critiquer l’islam, oui. Soutenir l’apostasie, oui. Mais se compromettre avec des personnalités d’extrême-droite qui utilisent ce discours anti-islam pour servir leur argumentaire xénophobe, hors de question.
[1] Il serait difficile de résumer de façon exhaustive tous les éléments qui permettent de qualifier Egalité et Réconciliation de parti fasciste. Il a été fondé par Alain Soral après son passage au Front National. Cette personne se qualifie elle-même de « national-socialiste » – on rappelle que le diminutif de national-socialiste en Allemagne est NaZi. Son parti, dans son lignage, développe une propagande antisémite, misogyne et homophobe acharnée. Voici quelques liens sur son fondateur.
Mais on peut voir d’autres « shorts » tout aussi empreints de nationalisme abject comme ici :
NOTONS que Jack le Fou déclare subir un harcèlement de la part de plusieurs chaînes apostats, dont KUFR FM, qui lui reprochent d’être trop complaisants avec l’islam et les musulmans :
[26] L’ALLIANCE DES SOUVERAINISTES – Les Reportages de Vincent Lapierre (qui aurait aussi bien pu s’appeler « le fascisme pour les nuls » vu les discours tenus par les différentes personnalités interrogées) :
https://www.youtube.com/watch?v=4BLjRzL8TBc
[31] Un documentaire en caméra cachée montre le quotidien d’un local de génération identitaire, de quoi se faire une bonne idée de qui sont les compagnons de Thaïs d’Escufon : https://www.youtube.com/watch?v=Il2GbD4mrrk
[35] Notons que la réquisition des logements vides n’est pas nécessairement de gauche. Un mouvement néofasciste bien connu s’est construit autour d’un squat : le Bastion Social :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Bastion_social
Pierre Rougeyron est membre et fondateur du Cercle Aristote un think tank d’extrême-droite dont le militantisme consiste essentiellement à défendre l’identité française et descendre tous les mouvements à vocation émancipatrice et marqués à gauche. Il est également intervenant au Front Populaire.
Philippe Murer proche du parti fascisant les Patriotes de Florian Philippot et intervenant au Front Populaire.
Maxime Amblard est candidat Rassemblement National aux élections législatives de 2024.
Il est un ex-membre du Parti de Gauche puis de La France Insoumise qu’il a quitté car le féminisme et la lutte contre les discriminations à l’encontre des LGBT lui semblaient « secondaires ». Il est pour une politique migratoire plus stricte et le service militaire obligatoire. Il fonde alors son parti souverainiste « République Souveraine ». Il contribue au média souverainiste Front Populaire. Il s’est présenté aux élections de 2024 sur la liste « Nous le Peuple »
[50] Le philosophe Marc Sautet défend cette thèse matérialiste dans son livre Un café pour Socrate.
[72] En 2022 48,2% des immigrés vivant en France provenaient d’Afrique.
[78] Les termes sont importants, les croyants sont intelligents, mais lorsqu’ils font acte de foi ils décident de mettre de côté leur intelligence.
Dans cette vidéo, l’imam Mahjoubi peine à concilier la supériorité de la législation sunnite – la charia – dans laquelle figure, selon ses propres dires, l’exécution des apostats avec des exhortations à appliquer la loi de l’Etat dont on est citoyen.