Le cerveau et le dualisme

La page intitulée « émergence et société » débute par ce constat que la société et la pensée sont vues comme des archétypes de phénomènes émergents. Ce n’est pas un hasard, la société est faite d’individus pensants. Il est donc logique que si on présente la pensée comme quelque chose d’immatériel, cela ait un impact sur notre façon de voir la société.
Ainsi la sociologie a tendance à diviser les sociétés entre une dimension matérielle et une dimension immatérielle parfois appelée symbolique voir culturelle. La psychologie suggère, quant à elle, que les « états mentaux » (disons les pensées) sont immatériels. Quand bien même elle admet volontiers que :

– Le cerveau est le siège des pensées.
– Le cerveau est un organe matériel.

Le dualisme est un paradigme opposé au matérialisme. La plupart des gens est dualiste sans même savoir ce que cela signifie car c’est une façon de penser très intuitive.
Le matérialisme est le paradigme selon lequel tout ce qui existe est fait de matière. L’inverse serait de dire que la matière n’existe pas, tout ce qui existe est une illusion de l’esprit : il s’agit de l’idéalisme. Mais cette dernière vision est très peu défendue.
Le dualisme est un entre-deux : la matière existe mais il existe aussi de l’immatériel.

Un exemple très concret de dualisme est de croire que nous sommes faits d’une âme immatérielle (ou « esprit ») et d’un corps matériel. De manière générale, toutes les religions et « spiritualités » sont dualistes (lorsqu’elles ne sont pas carrément idéalistes).
Le dualisme souffre cependant de grosses incohérences, en particulier celle de l’interaction entre la matière et l’immatériel. Ou comment l’âme peut « toucher » le corps pour le commander alors qu’elle n’est pas faite de matière ? Et comment le corps et son cerveau peuvent transmettre des sensations à l’âme ?

Malgré cette incohérence la façon dont le cerveau fonctionne donne la sensation que le dualisme est une réalité. En particulier le fait que le cerveau agisse sans qu’on en ait conscience et en parallèle que nous ayons conscience de certaines choses.
Il est par exemple très intuitif de penser qu’on est autre chose que son corps. Dans ma vie de tous les jours je prends des décisions et mon corps exécute. Comme s’il n’était qu’une machine dans laquelle mon esprit est enfermé.

Selon le paradigme dualiste nous fonctionnons comme ça. L’esprit étant le pilote et le corps le robot.

Dans cette vision des choses le « je » qui prend des décisions et « mon corps » qui est en contact avec le monde extérieur sont deux entités distinctes.
C’est ainsi qu’on explique qu’il nous faille un effort pour que le corps bouge. Comme si les muscles étaient spontanément inactif et que c’est l’esprit qui doit les forcer à se mouvoir. On a aussi la sensation, lorsqu’on a faim par exemple, que notre corps envoie des signaux à notre esprit de façon machinale. Comme si un voyant s’allumait sur le tableau de bord et que l’esprit pouvait décider de le prendre en compte ou pas. Notre corps semble faire d’autres choses que nous ne lui avons pas demandé (par exemple respirer, digérer, frissonner, clore ses paupières…). L’inverse aussi se produit, et il arrive qu’il ne se plie pas à nos souhaits malgré notre concentration. Par exemple lorsqu’on essaye de bouger ses oreilles, ses ongles ou ses cheveux.

Toutes ces expériences que l’on fait au quotidien nous donne l’impression que notre corps et notre esprit mènent des existences parallèles. On définit notre esprit immatériel comme le siège des décisions raisonnées. Les réflexes et ce qu’on appelle les « pulsions », des désirs soudain et difficiles à réprimer seront de l’ordre de l’inconscient et du corps matériel.

Derrière cette dichotomie on voit poindre l’interprétation mystique selon laquelle le corps nous rattache à l’animalité, aux pulsions charnelles (faim, désir sexuel, envie de chier…) et donc à une dépendance à l’environnement. L’esprit en revanche nous élève au-dessus de cette bestialité en nous permettant de réfléchir posément et prendre des décisions rationnelles en passant outre nos bas-instincts. L’esprit représente donc la noblesse et la liberté, le corps la bestialité et l’asservissement.

Pour le matérialisme cette distinction corps / cerveau n’a aucun sens. Le cerveau est l’organe où se déroulent nos pensées. L' »esprit » est un concept farfelu pour parler de la façon dont nous percevons les comportements de notre cerveau.
La façon dont notre cerveau fonctionne est inaccessible à notre conscience. Mais notre cerveau crée tout le monde dont on a conscience – ce qu’on voit, entend, sent, pense – sans qu’on sache comment il procède.
Ce monde conscient est une projection de notre cerveau. C’est cette projection que nous avons appelé « esprit ». Car dans ce film, notre cerveau nous raconte que nous raisonnons, calculons et prenons des décisions.

Cela signifie deux choses qui ne plaisent pas à l’ego, raison pour laquelle la plupart des gens rejettent cette interprétation pourtant bien plus en accord avec les connaissances scientifiques que le dualisme :

  1. Nous ne sommes pas uniques, tous les humains ont des cerveaux sensiblement semblables. Or à l’ère de l’individualisme nombreux sont ceux qui veulent qu’on reconnaisse leur particularité. « J’ai Mes propres pensées » « Je ne suis pas un mouton », « Moi, à Sa place, J’aurais pas fait ça »… Ou encore comment expliquer que les gens aient des avis différents, des comportements différents, etc…
  2. Nos pensées sont matérielles, or la matière est déterminée donc nous ne pensons pas librement. En effet, si nos pensées sont notre cerveau en action alors nos décisions aussi. Quand nous décidons quelque chose il ne se passe rien de plus que des échanges de signaux électro-chimiques entre des neurones. Or on sait très bien qu’il n’y a pas de liberté dans des réactions chimiques et électriques.

La première remarque porte sur la diversité des pensées pouvant être produite par un même organe. A priori deux cerveaux se ressemblent. Les neurones et cellules gliales dont sont constitués chacun de ces cerveaux aussi. S’ils se ressemblent matériellement, ils devraient générer les mêmes comportements et les mêmes opinions. Pourtant il y a des athées, des musulmans, des catholiques, des fachos, des gauchistes, des pervers, des coincés, des vulgaires, des polis, des colériques, des calmes, des prétentieux, des humbles…

Premièrement quand on dit que deux cerveaux se ressemblent il faut relativiser. Oui, deux cerveaux humains se ressemblent plus qu’un cerveau humain et celui d’une pie. Or on constate bien qu’aucun humain n’a un comportement plus proche de celui d’une pie que de celui d’un autre humain.
A part dans le cas de lésions, nous distinguons tous le même spectre de couleur, nous arrivons tous à apprendre une langue donc à en repérer la grammaire et retenir le vocabulaire, nous reconnaissons les visages et leurs expressions… Donc en ce sens, oui l’homogénéité des cerveaux humains engendrent bien une homogénéité des comportements.

Mais les cerveaux de deux personnes différentes ne sont pas matériellement identiques non plus. Comme tout le reste de notre organisme le développement du cerveau est influencé d’une part par notre génome et d’autre part par l’environnement. Or personne n’a exactement le même génome exception faite de vrais jumeaux (et encore). Et personne ne vit dans le même environnement. La conséquence est que les cerveaux se développent différemment d’une personne à l’autre. Encore une fois, ce ne sont pas des variations majeures en comparaison à ce qui distingue le cerveau d’un humain de celui d’une autre espèce, cependant ça suffit à expliquer les pensées différentes.

Enfin, même si nous avions tous exactement le même cerveau et que nous recevions de l’environnement exactement les mêmes stimuli (on voit la même chose, on ressent exactement les mêmes contacts aux mêmes endroits, la même chaleur… tout exactement pareil), cela laisse une diversité énormes de pensées possibles.
Pour commencer, il faut noter que ce qu’on appelle une « pensée » ou un « état mental » ne correspond pas à l' »activation » d’un seul neurone mais à une combinaison de plusieurs neurones qui communiquent. Or un cerveau humain compte environ 10 Milliards de neurones. Si un neurone était égal à une pensée, ça ferait environ 10 Milliards de pensées possible (essaie de compter jusqu’à 10 Milliards tu seras mort de vieillesse avant d’y parvenir). Sauf que pour 10 Milliards de neurones il y a encore plus de combinaisons !

Dans le premiers cas où on n’a que 4 neurones, si on les associe 2 par 2 on a 6 combinaisons possibles. Donc 6 combinaisons pour 4 neurones.
Si on double le nombre de neurones, on se retrouve avec 28 combinaisons 2 par 2 possibles. On a donc doublé le nombre de neurones mais le nombre de combinaisons (et donc de pensées) possibles a été plus que quadruplé.
Pour 10 Milliards de neurones il y a donc environ 50 Milliards de Milliards de combinaisons possibles. Et ça c’est uniquement pour des combinaisons qui n’associent que deux neurones entre eux ! On aurait aussi pu les associer par 3, par 4, par 5, jusqu’aux 10 Milliards !

En pratique, le cerveau est organisé par zone, chacune étant spécialisée dans un type de traitement. Il existe par exemple une zone qui gère la reconnaissance des visages, une zone qui gère la reconnaissance des mots dans une phrase, une autre qui gère la peur, une autre qui gère la sécrétion de testostérone ou d’œstrogène… Ces zones agissent parfois de concert.
Cependant, chez deux individus différents, ayant donc un vécu différent, les mêmes zones existeront mais elles n’auront pas forcément le même nombre de neurones, ils ne seront pas organisés exactement de la même manière, etc… Les différentes pensées correspondent à des différences matérielles neurologiques.

Pour ce qui est du libre-arbitre, effectivement, d’un point de vue matérialiste le libre-arbitre n’existe pas. Il n’est qu’une impression.
Il parait évident que dans de nombreux cas nos intentions conscientes sont les causes de nos actions. Comme dit plus haut « je veux quelque chose donc je force mon corps à l’exécuter ». Généralement quand on dit « je veux… » on fait référence à une volonté dont on a conscience.
Les intentions conscientes sont des justifications que l’on se donne à soi-même. Ces justifications sont produites par des processus cérébraux inconscients. La conscience est une histoire que le cerveau se raconte à lui-même en tentant de rendre cohérents les signaux qu’il reçoit des nerfs, les opérations qu’il effectue inconsciemment et les histoires qu’il s’est déjà raconté.

En d’autres termes l’ordre des choses est plutôt le suivant :

– notre cerveau prend une décision sans que nous en ayons conscience et à partir d’information dont nous ignorons l’existence
– ensuite il réécrit l’histoire de cette pris cette prise de décision
– enfin il envoie ses instructions au corps pour le faire agir

L’illusion du libre-arbitre vient de ce que parfois l’histoire arrive avant le mouvement du corps. Par conséquent, on pense que les causes racontées par l’histoire sont les vraies causes de notre acte. Cependant il arrive aussi que notre mémoire réinvente l’histoire a posteriori. C’est même en réalité systématiquement le cas à chaque fois que l’on se remémore un souvenir.

La conscience individuelle est donc bien une « représentation » de ce que nous sommes, de ce que le monde est et de la relation qu’on a avec (où on est dans ce monde ? qu’est-ce qu’on y fait ?…). C’est sans surprise donc que le dualisme conscience / fonctionnement inconscient du cerveau soit lié à la dichotomie entre les représentations que nous avons de la société et le fonctionnement concret de celle-ci.

Ainsi, puisqu’on a longtemps cru que ce sont nos intentions conscientes qui déterminent nos comportements, on a aussi longtemps cru que c’est elles qui faisaient l’histoire. Donc on a longtemps cru que pour comprendre l’évolution d’une société il fallait se référer aux explications que les gens donnaient à leurs choix. Par conséquent aussi à leurs croyances.
Or il se trouve que c’est plutôt l’inverse. L’art, la culture, le sens que les individus donnent à la société dans laquelle ils vivent en fait déterminée par la place qu’ils occupent dans celle-ci et que celle-ci occupe dans son environnement.

Ainsi, puisqu’on ne peut pas se fier seulement à nos intentions conscientes pour comprendre parfaitement notre fonctionnement, comment le comprendre ? Et de quoi dépend notre concience ?
Pour le comprendre il nous faut justement réduire l’humain à sa raison d’être matérielle. C’est-à-dire le ramener à son histoire évolutive. Afin de comprendre la fonction de chacun de ses organes et leurs interactions. Il faut aussi des expériences psychologiques pour bien cerner quelles situations provoquent quelles réactions.
Fort de cette compréhension on pourra alors mieux comprendre le fonctionnement des humains en société.