Le Fascisme

Avant d’être une insulte le fascisme est un régime politique. On peut même dire que c’est parce qu’il est un régime politique particulièrement détesté que « fasciste » sonne comme une insulte. Le problème c’est qu’à force de se servir du terme comme d’une insulte on sait que le régime était détestable mais on oublie ce qu’était ce régime.

Pourtant nous abordons tous le sujet de la seconde guerre mondiale au collège puis au lycée. On sait à peu près que le nazisme était dirigé par Hitler, qu’il a pris le pouvoir en Allemagne dans les années 30, que le fascisme était dirigé par Mussolini, qu’il a pris le pouvoir en Italie. Que ce deux régimes étaient autoritaires, on dit même « totalitaires », qu’ils pratiquaient la censure, l’interdiction des partis d’opposition, qu’ils réprimaient les opposants dans le sang, qu’ils ont déclenché la guerre et que le nazisme a été à l’origine d’un génocide du peuple juif.

La plupart des gens rejette complètement ces régimes mais pensent que le fascisme appartient au passé. Or je suis convaincu, au contraire, que c’est une question d’actualité. Le problème c’est que l’histoire des régimes politiques est enseignée comme une histoire faite par des minorités agissantes. Typiquement, on pense que si Hitler est parvenu à la tête de l’Etat c’est parce qu’il était une personnalité excentrique, qu’il avait des qualités pour mobiliser les gens, pour se faire obéir, qu’il s’est imposé par un coup d’Etat. Il faut donc déjà rappeler que le fascisme était (et est) un mouvement de masse. Pour exemple, les SA, qui étaient en gros les milices de rue de nazis, ont parvenus à réunir jusqu’à 2 million d’allemands. Alors qu’il s’agit d’une organisation paramilitaire ! En comparaison, selon Arnaud Leroy le parti LREM compterait 400 000 adhérents, et c’est probablement surestimé. Autrement dit LREM aurait moins de 4 fois moins d’adhérents que le NSDAP avait de miliciens (et le NSDAP avait en plus des adhérents qui n’étaient pas membre des SA).

Quand on réalise à quel point le fascisme a réussi à mobiliser des masses de gens on ne peut pas conclure qu’il s’agirait uniquement de « manipulation mentale », de « discours »… Non, il y avait un contexte favorable qui a permis l’essor du fascisme. Un contexte historique qui a rendu les masses réceptives à quelque chose d’aussi horrible que le fascisme. Dans la première partie de cette présentation je vais donner quelques éléments au sujet du contexte.

Dès lors qu’on connaît les conditions sociales et économique qui ont permis au fascisme de s’imposer on peut alors connaître son moteur, ce qui le définit et qui lui permet de progresser dans ce-dit contexte. Là encore, cela remet en question quelques présupposés enseignés à l’école, c’est ce qu’on verra dans la deuxième partie.

Je finis cette introduction en répondant à la question quelle peut être le rapport entre le matérialisme et le fascisme ? Je prétends dans ce blog qu’une approche matérialiste peut nous permettre d’appréhender de façon juste comme les sociétés évoluent et comment les humains adoptent certaines pensées, et notamment certaines pensées politiques. On peut donc très bien appliquer cette approche à la question du fascisme.

Quel est l’intérêt ? Eh bien, comme je l’ai dit, je pense que lorsqu’on saisit ce qu’est réellement le fascisme on constate que ce n’est pas une histoire passée, le risque est encore présent. C’est ce que je compte développer dans cette partie.

I) Le contexte

Le matérialisme considère que tout ce qui existe est de la matière en constante évolution. Puisque rien d’autre que la matière n’existe, c’est la matière elle-même qui est responsable de ses propres changements. Il n’y a pas de dieux qui décide de la trajectoire des étoiles, ni d’esprit qui décide des mouvement du corps humain par exemple. De ce fait, tous les phénomènes sont des phénomène matériels, y compris le phénomène « fascisme » et tout ce qu’on appelle « contexte » est un contexte matériel. Donc aucun phénomène ne peut s’abstraire de son environnement, un phénomène a forcément une histoire, un passé. Rien n’apparaît ex nihilo.

Pour en revenir au fascisme, celui-ci n’est pas apparu du jour au lendemain sans antécédent. Ce n’est pas Hitler qui s’est réveillé un matin avec l’idée saugrenue d’exterminer les Juifs et qui a ensuite inventé les moyens d’arriver à cette fin. De deux choses l’une : si Hitler a eu cette idée c’est que quelque chose dans son vécu l’a amené à penser ça, d’autre part s’il a réussi à aller aussi loin dans on projet c’est que beaucoup de gens l’ont soutenu autrement dit beaucoup de gens ont eu eux aussi, dans leur vécu, quelque chose qui les a amené à détester les Juifs, le communisme et vouloir la guerre.

Revenir sur l’histoire récente donne des éléments mais ce n’est pas suffisant. Pour faire bref, Hitler s’est battu contre la France lors de la première guerre mondiale. Cette guerre s’est finie par une défaite de l’Allemagne (berceau du nazisme) alors que l’Italie (berceau du fascisme) était dans le camp des vainqueurs.

Lors du traité de Versailles les Alliés, vainqueurs, on imposé des conditions très dures aux perdants. L’Allemagne n’avait plus le droit d’avoir une armée régulière de plus de 100 000 soldats, elle devait payer une somme considérable aux vainqueurs et certains de ses territoires ont été annexés. Les allemands ont vécu ça comme une humiliation. De son côté, l’Italie, bien que membre des Alliés n’a pas obtenu, loin de là, tout ce qui lui avait été promis, notamment par la France.

Ceci explique effectivement une certaine rancœur néanmoins il y a eu d’autres guerres, d’autres défaites dans l’histoire et ce fut pourtant la première fois qu’elles débouchèrent sur le développement de mouvements fascistes victorieux. Il faut en plus ajouter qu’en France aussi des mouvements fascisants se sont développés, notamment les ligues d’extrême-droite avec l’Action Française (qui existe encore actuellement).

C’est pourquoi je pense que l’approche matérialiste apporte une réponse plus profonde. Selon le matérialisme l’histoire est une succession de modes de production. C’est-à-dire qu’à force de travailler pour se nourrir et se faire plaisir les humains apprennent de mieux en mieux à utiliser leur environnement. Ils inventent alors de nouveaux outils et de nouvelles façons de travailler mettant à profit ces outils. Ensuite, ces nouvelles façons de travailler implique de se coordonner différemment les uns avec les autres et donc de gérer les conflits. En plus, puisque nous connaissons le monde de mieux en mieux on développe des théories sur son fonctionnement de plus en plus affinées. En somme les structure politiques qui permettent de légiférer sur l’organisation de la main d’œuvre et les mythologies qui permettent à tous les habitants qui les partagent d’avoir à peu près la même vision du monde.

Selon cette vision nous vivons aujourd’hui dans un mode de production capitaliste. Celui-ci correspond à une organisation du travail adapté à la société industrielle, au machinisme. Le mode de production capitaliste est caractérisé par la propriété privée des moyens de production dans les mains des entreprises et par le salariat. Le salariat est le rapport qui lie les capitalistes, propriétaires des entreprises et donc des moyens de production, avec les travailleurs, ce qui produisent la bouffe, les voitures et les vêtements, bref toutes les marchandises.

Ce rapport consiste en ce que les capitalistes sont aussi les propriétaires des marchandises, ce sont eux qui en fixent le prix, et les salariés reçoivent un salaire en échange du travail fourni. Alors qu’avant le capitalisme, les premiers ouvriers vendaient directement les marchandises aux capitalistes qui les revendaient. Ces ouvriers, plus proches de l’artisanat, étaient alors propriétaires de leur moyens de production (leurs outils genre marteau, etc…). Avec la grande industrie c’est cette organisation qui a changé et a accéléré le passage au capitalisme industriel et son salariat où c’est le capitaliste qui achète les locaux, les outils et les machines et les ouvriers ne possèdent plus rien de ce qu’ils utilisent pour travailler.

Voici en bref le cadre dans lequel le fascisme est apparu. Le fascisme est donc un régime et une idéologie politiques propre au capitalisme, tout comme la république l’est.

Cette digression n’explique pas directement l’apparition du fascisme et son succès mais permet d’en saisir le contexte. Comme je l’ai dit, le mode de production capitaliste a connu beaucoup de régimes politiques différents, la monarchie constitutionnelle, la démocratie parlementaire, le bonapartisme, le fascisme en constituent quelque exemples. Donc a priori, ce n’est pas juste parce que le mode de production capitaliste existe que le fascisme va arriver à la tête de l’Etat.

C’est que le mode de production capitaliste connaît différents stades selon son développement. Il faut ici comprendre que le capitalisme n’apparaît pas ex nihilo non plus. Avant le mode de production capitaliste il existait un autre mode de production (le féodalisme on va dire pour simplifier). Donc le capitalisme s’impose à partir du féodalisme. ça signifie qu’aux débuts il y a comme une lutte entre les deux modes de production, qui se caractérise concrètement comme une lutte entre deux classes de la population. Le féodalisme est défendu par l’aristocratie tandis que le capitalisme est porté par la bourgeoisie. Ce qui est logique, l’aristocratie bénéficie du mode de production féodal dans lequel elle extorque des ressources aux serfs qui travaillent sur ses terres. La bourgeoisie quant à elle profite du capitalisme puisqu’elle exploite les prolétaires qui travaillent dans ses usines.

Donc aux débuts du capitalisme, la bourgeoisie est encore faible et l’aristocratie forte. La bourgeoisie pèse peu sur les question politiques, juridiques et religieuses contrairement à l’aristocratie. Forcément, on est à un stade infantile du capitalisme. Plus la bourgeoisie parvient à s’imposer en évinçant l’aristocratie, plus le mode de production capitaliste s’affirme et se généralise. Le capitalisme était à un stade marchand, les capitalistes se contentaient d’acheter et de revendre plus cher, désormais le capitalisme passe à un stade industriel et les bourgeois prennent directement en main la production comme je l’ai expliqué plus haut (ils achètent le matières premières, les locaux et les outils).

Une fois que l’aristocratie s’efface, la bourgeoisie devient la seule maîtresse et son ennemi principal devient le prolétariat, les travailleurs. Ce n’est plus la lutte contre l’aristocratie qui force le capitalisme à évoluer c’est la lutte entre prolétariat et bourgeoisie et entre différentes franges de la bourgeoisie.

Il existe alors plusieurs théories concurrentes pour expliquer le développement du fascisme. Lénine, connu pour avoir été un leader bolchévique de la révolution russe, considère qu’après le stade industriel qui est caractérisé par la concurrence le capitalisme entre dans un stade impérialiste caractérisé par de puissants monopoles.

Pour expliquer rapidement le propos, dans le capitalisme du stade industriel il n’y a pas de grands écarts de capital entre les différentes entreprises. On peut créer sa petite entreprise, à condition d’avoir suffisamment d’argent au départ pour investir dans des locaux, machines, matières premières et travailleurs. Et on peut espérer s’enrichir car il y a toujours des villes ou des quartiers où aucune entreprise ne fabrique et vend ces marchandises en gros il y a des débouchés comme on dit.

Sauf qu’au bout d’un moment dans certains secteurs des monopoles se forment. Certaines entreprises s’enrichissent tellement qu’elle arrive à s’acheter systématiquement les meilleures machines, elles peuvent payer les meilleurs ingénieurs, elles peuvent ouvrir des boutiques de partout… Donc elles produisent plus et plus vite que les petites entreprises du secteur. Elles peuvent alors vendre moins cher et les acheteurs vont préférer aller chez elles. Il n’y a alors plus de débouchés pour les autres entreprises. Lorsque beaucoup de secteurs sont concernés on passe du stade industriel concurrentiel au stade impérialiste monopoliste.

En effet, les intérêts des monopoles qui n’ont aucune concurrence sont différents des intérêts d’entreprises plus modestes qui ont des concurrents. Les entreprises plus modestes ont comme priorité de faire mieux que les concurrents. Pour ce faire ces entreprises doivent produire plus et plus vite afin de baisser les prix de leur marchandises. En gros elles veulent devenir des monopole, sans en avoir forcément conscience.

Les monopoles font déjà mieux que tous leurs concurrents, elles produisent déjà trop et trop vite. Leur problème est plutôt de ne pas parvenir à écouler leurs stocks. Pour y parvenir les monopoles deviennent extrêmement agressifs. Ils ne se contentent plus d’une domination dans le champ économique mais veulent directement gérer les affaires politiques. Ils incitent alors les Etats à la guerre en espérant s’ouvrir ainsi de nouveaux marchés par les conquêtes. C’est notamment comme ça que Lénine explique la première guerre mondiale.

Lénine est mort en 1924 et c’est Staline qui lui a succédé à la tête de l’URSS. L’Internationale était alors l’organisation officielle du communisme à l’international, fédérant les partis communistes de tous les pays. Elle se revendiquait de Lénine et a donc repris sa thèse du stade impérialiste du capitalisme. Giorgi Dimitrov notamment explique donc que l’idéologie propre au stade industriel du capitalisme est le libéralisme. Le libéralisme sanctifie la concurrence et la libre-entreprise, les libertés individuelles, etc… Le régime politique associé est grosso modo la démocratie. A l’inverse, l’idéologie qui s’accorde avec le stade impérialiste est… le fascisme. Le fascisme permet à la bourgeoisie monopoliste de faire taire la contestation dans la violence, d’emmener les pays à la guerre, de gérer de façon unilatérale la politique sans s’embarrasser des débats, de l’alternance entre des partis opposés, etc…

Au contraire, un autre disciple de Lénine mais qui a été écarté par Staline est Trotski. Il a aussi été un observateur du fascisme. Pour lui cependant ce ne sont pas les monopoles qui engendre le fascisme mais la petite-bourgeoisie. Celle-ci consiste en une couche entre prolétariat et bourgeoisie, des prolétaires avantagés ou des petits-capitalistes ayant de petites-entreprises et étant souvent contraints de travailler eux aussi pour gagner suffisamment.

Pour Trotski la crise du capitalisme appauvrit la couche petite-bourgeoise. Celle-ci se rapproche de plus en plus des conditions de vie du prolétariat. Et ça lui fait très peur. Elle réagit alors de façon hystérique pour maintenir le capitalisme au stade industriel voir revendique un retour à un féodalisme fantasmé.

La vérité se trouve probablement entre les deux.

L’idéologie fasciste s’est en effet développée après la défaite et l’humiliation de l’Allemagne lors du traité de Versailles suite à la première guerre mondiale. Mais cela a particulièrement touché le peuple parce que le capitalisme traversait une crise importante. La petite-bourgeoisie était en effet en première ligne. Mais le NSDAP a en effet reçu des soutiens de secteur de la bourgeoisie monopoliste.

II) L’idéologie fasciste

Voyons donc la stratégie et le discours du fascisme pour comprendre comment, dans un contexte de crise, il a « tiré son épingle du jeu ».

On résume souvent le fascisme à la dictature. Voir au totalitarisme, bien que Hannah Arendt, la philosophe qui a banalisé ce concept, n’ait pas qualifié le fascisme de totalitaire (contrairement au régime stalinien). L’enseignement que j’ai reçu réduit plus ou moins le fascisme à une dictature violente, ultra-nationaliste et raciste et plus spécifiquement antisémite (du moins pour le nazisme allemand), qui pratique la censure des œuvres le remettant en cause, enferme ou tue les opposants politiques, contrôle la presse, ne respecte pas les élections mais parvient au pouvoir par un coup d’Etat, abolit le pluralisme en faisant un parti unique.

En réalité, ces faits sont vrais, mais le fait d’y résumer le fascisme a une fonction politique. D’autant que la plupart des points évoqués se retrouvent dans toutes les dictatures même celle n’étant pas spécifiquement fasciste.

Le fait est que la démocratie parlementaire et son idéologie libérale ont deux ennemis, d’une part le fascisme et d’autre part le communisme. Réduire le fascisme à ses dimensions autoritaires permet de ranger l’URSS de Staline dans cette catégorie. Et évidemment en assimilant le communisme à l’URSS de Staline, qui s’en revendiquait, on peut excommunier le communisme.

Pour ma part je conteste formellement que l’URSS de Staline fût communiste, mais c’est un autre débat. Pour celui qui nous occupe je dirai que bien que ce fût un régime autoritaire et ultra-répressif, l’URSS n’est pas pour autant du fascisme.

Le deuxième intérêt de définir le fascisme à la façon des libéraux, comme un régime dictatorial et raciste, c’est que les valeurs associées au fascisme sont précisément inverse à celles associées à la démocratie. Autrement dit, on fait du fascisme un repoussoir par rapport auquel on peut présenter la démocratie comme un idéal. Cela permet de faire croire qu’on ne peut lutter contre le fascisme que par la démocratie libérale bourgeoise.

Il est vrai que le fascisme s’attaque frontalement aux libertés démocratiques, cependant en se tenant à cette analyse on occulte toute une dimension fondamentale du fascisme. On en revient à le décontextualiser et on se prive de comprendre comment il a pu s’imposer. La république de Weimar allemande était le régime politique précédant le nazisme. Elle n’était pas exempte de critiques néanmoins c’était un régime parlementaire où les représentants étaient élus, il y avait plusieurs partis politiques, la liberté de s’associer en syndicats, de se réunir, liberté d’exprimer ses opinions dans la presse, etc…

Pourquoi toute une partie de la population a délibérément choisi un parti qui remettait en cause ce peu de libertés ?

L’explication de Dimitrov et celle de Trotski permettent toutes deux de répondre à cette question. Dans la première les partis fasciste et nazi ont été soutenus par la bourgeoisie monopoliste qui avait besoin de dictature. Dans la seconde, la petite-bourgeoisie en voie de prolétarisation a protesté contre la crise de façon irrationnelle.

Il faut approfondir cette deuxième explication. Le capitalisme met face à face deux classes : la bourgeoisie qui possède les moyens de production et le prolétariat qui travaille avec ces moyens de production pour la bourgeoisie afin qu’on daigne lui rétribuer de quoi survivre. Dans ce face à face le prolétariat porte un autre mode de production, même sans en avoir conscience, le communisme : une société où l’exploitation n’existera plus. La bourgeoisie en revanche voit le capitalisme comme le dernier mode de production de l’histoire.

Mais la petite-bourgeoisie étant entre prolétariat et bourgeoisie ne porte pas de mode de production. Elle ne fait pas partie de la classe dominante du capitalisme mais d’un autre côté elle a quelque privilèges qu’elle veut conserver et donc elle ne peut pas assumer une lutte révolutionnaire pour changer de mode de production. C’est pourquoi sa révolte ne s’exprime pas immédiatement par le communisme. C’est aussi ce qui explique son opportunisme, elle est capable de passer de la révolte à la carrière dans la politique et la défense du système.

C’est pourquoi on peut comprendre effectivement l’idéologie fasciste comme une contestation petite-bourgeoise irrationnelle. Or c’est précisément ce qu’est l’idéologie fasciste.

L’idéologie communiste révolutionnaire dénonce la propriété privée des moyens de production. Elle prétend que le prolétariat, la classe exploitée, va s’unir et utiliser le moyens de productions de capitalistes de façon démocratique sans l’avis de leurs propriétaires. Le fascisme au contraire ne critique pas la propriété privée. Pour le peuple est appauvri et exploité mais ce n’est pas dû au capitalisme. Les fascistes focalisent sur le capital financier, ce que Mussolini appelait la « ploutocratie internationale ».

Cette élite richissime n’est attachée à aucune nation, elle est complètement happée par l’argent et les calculs financiers, les humains ne sont que des chiffres, de la main d’œuvre. Les fascistes distinguent cette caste de magnats de la finance de capitaines d’industrie, qu seraient de bons capitalistes. Il y aurait ainsi d’un côté le capital « fictif » et de l’autre le capital réel, productif.

Même si les fascistes singent la posture révolutionnaire, d’un point de vue marxiste ça n’a strictement aucun sens. Le capital n’est jamais productif, c’est le travail qui est productif. Et les capitalistes industriels sont autant des exploiteurs que les capitalistes financiers. Mais le fascisme ne comprend pas ça.

Le fascisme prétend au contraire qu’il existe un capitalisme national, productif, qui est pillé par des financiers apatrides. Dans son délire, le nazisme passe assez facilement de cette idée à l’antisémitisme. En effet, depuis le Moyen-Âge les Juifs sont vus comme un peuple errant, sans nation, sans attache, et l’antisémitisme catholique a cantonné les Juifs aux tâches jugées ingrates à l’époque : le prêt d’argent notamment. La figure du Juif est donc associée dans l’imaginaire antisémite à l’argent et aux calculs. Il est aussi vu systématiquement comme un étranger, une ennemi des intérêts nationaux. Il est le bouc-émissaire parfait pour porter les tares de cette « élite financière » fantasmée.

Cette élite corromprait alors les politiciens, les médias et le monde de la culture en l’achetant. Elle diffuserait alors une idéologie décadente, idéalisant la richesse et la possession, ce qu’on appelle indûment « matérialisme ». Elle déconnecterait le peuple de son passé, de ses héros nationaux, de ses traditions, de la spiritualité au profit de l’individualisme, du matérialisme, du cosmopolitisme, de l’ouverture des frontières…

Le fascisme s’oppose à l’idéologie libérale, progressiste et à l’humanisme. Le fascisme en appelle au contraire à revenir aux valeurs viriles, guerrières, héroïques de l’Ancien Régime (du temps féodal). Mais le fascisme révise en fait complètement l’histoire du pays et lui invente un passé glorieux. Il considère alors tout le système capitalistes libéral comme corrompu. Tous les partis le sont, le parlementarisme est truqué, c’est ce qui légitime aux yeux du fascisme l’accession au pouvoir par tous les moyens.

On voit donc que le nazisme ne s’appelle pas national-socialisme pour rien. Il y a une forte dimension sociale dans sa rhétorique. C’est ce qui lui permet de mobiliser largement les masses, y compris le prolétariat, et aussi de le détourner du communisme. Mussolini lui-même a été membre du parti communiste italien avant de fonder le mouvement fasciste.

Il faut ainsi noter que lorsque les mouvements fascistes se sont imposé la lutte des classes et les partis communistes étaient puissants. La bourgeoisie y compris monopoliste avait peur de la révolution. En URSS les bolcheviques étaient déjà arrivés au pouvoir évinçant la bourgeoisie et le tsar. En Allemagne dans les années 20 la république de Bavière témoignait d’un contexte pré-révolutionnaire. Les SA nazi se sont alors révélés d’une grande aide en réprimant les grèves. Il ont notamment assassiné les deux leaders communistes de cette révolte spartakiste : Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht.

Les fascistes, même s’ils se font passer pour des révolutionnaires, sont en réalité très anti-communistes. Le communisme est internationaliste, il ne s’arrête pas aux portes de la nation et envisage de libérer le prolétariat du monde entier. Pour le fascisme au contraire ce qui doit être « libéré » ce n’est pas le prolétariat mais le « peuple ». Et ce peuple est défini non pas par sa condition d’exploitée, contrairement au prolétariat donc, mais par son identité nationale, ethnique et raciste. Pour le fascisme c’est la nation qu’il faut libérer.

Or les dimensions anticommuniste et belliqueuse du fascisme ont forcément séduit la bourgeoisie monopoliste. Aussi, si les agitateurs fascistes sont généralement issus de la petite-bourgeoisie, ses soutiens financiers sont issus, eux, de la haute-bourgeoisie. C’est ce que révèle par exemple Gossweiler en listant les soutiens bourgeois du NSDAP.

Le caractère petit-bourgeois du fascisme le rend particulièrement instable. Le mélange approximatif entre socialisme et nationalisme, entre défense des pauvres et défense de la nation, entre défense des pauvres et alliance avec des riches, tout ça donne un cocktail forcément instable. C’est ce que montre la nuit des longs couteau où plusieurs leaders des SA ont été assassinés par les SS. Les SA étant souvent issus des couches populaire et appuyant plus sur l’hostilité vis-à-vis de la bourgeoisie, ils ont commencé à devenir gênant lorsqu’il s’est agi de trouver des soutiens bourgeois. Hitler a donc ordonné qu’on en assassine certains et que les SA (Sections d’Assaut) passe sous la direction de la Waffen-SS.

III) L’antisémitisme

Un des écueils est de résumer le fascisme au racisme. Comme si le fascisme se spécifiait par le racisme. C’est un mensonge qui arrange bien les démocraties occidentales. Car jamais la démocratie n’a empêché le racisme. Dans les années 40 la plupart des démocraties occidentales étaient des métropoles d’empires coloniaux. Leur fonctionnement était raciste de fait. Les premiers camps de concentration sont le fait de démocraties1, pas du nazisme.

Le racisme n’est donc pas une spécificité du fascisme. Il faut d’ailleurs ajouter que le fascisme italien ne centrait pas son discours autour du racisme contrairement au nazisme.

Ceci dit, pour ce qui est du fascisme hitlérien le racisme et en particulier l’antisémitisme était absolument central. Toute la doctrine de Hitler détaillée dans Mein Kampf repose sur une conception raciste du monde. Cependant, Hitler n’a pas tant innové que synthétisé plusieurs ouvrages racistes de son époque. Le racisme en tant que lecture à prétention scientifique s’est constitué avec et pour la colonisation. Hitler n’a eu qu’à piocher les différente nomenclatures racistes et les assembler en une théorie propre.

Mais il faut étudier le cas particulier de l’antisémitisme. Loren Goldner est un marxiste du courant de la théorie de la valeur qui a beaucoup réfléchi sur le sujet. Il reprend la conception du nazisme comme d’un anticapitalisme mal défini. L’antisémitisme devient alors l’incarnation de cette compréhension erronée de ce que sont des marchandises et de l’exploitation dans le système capitaliste.

Mais avant tout remarquons que l’antisémitisme a une histoire très ancienne. Les chrétiens, qui ont représenté et représentent encore la religion majoritaire en Europe, sont à l’origine une secte juive. Le christianisme s’appuie d’ailleurs sur l’ancien testament juif. Il a été à l’origine combattu par l’orthodoxie juive. Cette rivalité peut expliquer pourquoi les chrétiens ont accusé les juifs d’avoir conspiré contre leur prophète, Jésus Christ.

Toujours est-il que depuis lors les juifs ont été affublés par les chrétiens de nombreuses tares qui seront reprises par l’antisémitisme moderne. Ils sont donc censés être des conspirateurs, puisqu’ils auraient vendu le Christ aux romains, ils seraient par conséquent aussi cupides, attirés par l’argent. De plus, étant un peuple sans nation depuis qu’ils ont été chassés d’Israël puis de la plupart des autres pays où ils se sont installés par la suite, ils seraient d’autant plus suspects de ne pas avoir d’attachement particulier au pays d’accueil. Ils seraient donc encore plus susceptible de le trahir.

Dernier point, les catholiques considérant la pratique de l’usure comme déshonorante l’ont confié aux Juifs.Or ces activités de prêts ont connu un essor en même temps que le capitalisme. Ce qui explique tous les préjugés encore tenace selon lesquels ils seraient surreprésentés dans les instances de pouvoir et notamment les banques.

Cependant, avec la révolution française la religion chrétienne a été progressivement évincée des affaires publiques. Cela n’a pas empêché le recyclage de l’antisémitisme. Loren Goldner explique alors comment une mauvaise analyse du capitalisme rend « opérants » les préjugés antisémites pour le contester.

Pour bien le comprendre il faut saisi la théorie de la plus-value selon Marx. La plus-value est la forme que prend l’exploitation de la classe laborieuse par la classe dominante dans le système capitaliste.

Résumons : le capitalisme est un système définit par le fait que les objets sont produits par la classe des prolétaires qui sont exploités par la classe des capitalistes. Cette exploitation passe par le salariat. Le capitaliste est propriétaire des outils et des matières premières utilisées pour la confection d’objet mais c’est le salarié qui les utilisent pour fabriquer les objets. En échange, le capitaliste procure un salaire au travailleur.

Or toute la problématique se trouve dans le fait qu’en apparence il n’y a pas d’exploitation alors qu’en réalité il y en a bien une. En apparence le salaire rétribue le travail effectué par le salarié. Mais en réalité ce n’est pas le cas, le salaire tend à rétribuer le prix de la force de travail du salarié. Or le travail et la force de travail sont deux choses très différentes et qui n’ont pas du tout la même valeur.

La force de travail grosso modo c’est l’énergie du travailleur. Donc quand on dit que le capitaliste paie la force de travail on dit qu’il paie ce qui permet au travailleur de récupérer l’énergie qu’il a dépensé en fabriquant la marchandise. Ça représente donc de quoi se payer assez de nourriture, un lit et louer un appart de sorte qu’il puisse revenir travailler le lendemain.

Le travail par contre équivaut à la  marchandise elle-même. La « valeur » du travail qu’a fourni le salarié est égale à la valeur qu’il a ajouté à la marchandise qui a été produite. Mettons dont qu’il y avait 1€ de vis et 5€ de planches et qu’après que le travailleur les ait assemblé on a une chaise qui vaut 10€ alors la « valeur » qu’il a ajoutée est 4€.

Tout ça est peut-être abstrait mais ce qu’il faut comprendre c’est que d’une part la valeur d’une marchandise EST le travail qui a été fourni pour la fabriquer, d’autre part que la valeur ajouté par un salarié aux marchandises qu’il produit est presque systématiquement supérieure à son salaire. C’est pour cette raison qu’il y a exploitation on paie une certaine valeur à un travailleur qui et inférieure à la valeur qu’il a créée. Mais comme on le voit c’est abstrait, pas très compliqué à comprendre, mais ça n’est pas évident non plus.

Ainsi, les capitalistes sont riches parce qu’ils se mettent dans la poche toute la valeur qui a été créée par leurs salariés et qu’ils ne leur ont pas payé. Ils essaient de les payer juste ce qu’il faut pour qu’ils survivent ET ne se révoltent pas. Car oui, je ne l’ai pas dit car ce n’est pas l’important dans l’analyse mais le salaire dépend aussi de la combativité du prolétariat.

Conclusion

Soulignons, pour finir, que le fascisme se présente comme une troisième voie entre libéralisme et communisme. C’est important pour comprendre l’actualité de la notion de fascisme. Le fascisme s’inscrit parfaitement dans la posture « anti-système », ni droite, ni gauche. Le fascisme ne se revendique pas d’extrême-droite, il se revendique comme le parti de la nation et du peuple, voir de la race ou de la culture.

Or aujourd’hui on retrouve un contexte similaire à l’époque : une crise générale du capitalisme, la formation de monopoles et une défiance vis-à-vis du libéralisme. Et on retrouve des partis ou des nébuleuses défendant la nation avant tout, le souverainisme et refusant la lutte contre le capitalisme préférant contester soit la finance, soit des impérialismes étrangers (états-uniens et israéliens), soit des puissances transnationales soupçonnées d’être ennemie du peuple sous le seul prétexte qu’elles ne seraient rattachées à aucune nation mais flotterait au-dessus (le FMI, la banque mondiale, l’UE, l’OMC, l’OCDE…). On retrouve une défiance vis-à-vis des valeurs libérales, du féminisme, de l’homosexualité, etc… dénoncées comme une décadence de valeurs.

1 Massacre des Boers flammands par les métropoles anglaise et française : https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1552