La conscience

Selon Stanislas Dehaene la conscience correspond aux processus qui se déroulent lorsque nous sommes capables de retranscrire ce que nous percevons et ce que nous faisons.

Affaire de définition ? Quand je parle de conscience je parle généralement de représentations conscientes et pas des processus cérébraux qui les rendent possibles (et qui eux demeurent toujours dans le domaine de l’inconscient). Ou ce qu’on appelle généralement la conscience phénoménale.

Dehaene constate que certains processus cérébraux ne se déroulent jamais sans représentation consciente de ceux-ci. Que ces processus produisant une représentation consciente soient spéciaux, pourquoi pas, mais la représentation consciente elle-même n’en est peut-être qu’un épiphénomène.

Par exemple les calculs complexes sont conscients. Selon Dehaene le fait qu’ils soient conscients leur permet de durer, qu’on mémorise les opérations déjà effectuées pour pouvoir revenir dessus en cas d’erreur, etc… Mais peut-être que c’est inversement parce que ces calculs sont longs et énergivores que notre cerveau se les représente consciemment.

« Ma vision de la conscience suggère une répartition naturelle du
travail. Dans les profondeurs de l’inconscient, une armée de
travailleurs souterrains effectue un énorme travail de fond : tous
traitent des monceaux de données. Pendant ce temps, au sommet, un
petit groupe distingué d’administrateurs de haut niveau, sur la base
d’un condensé de la situation, réfléchit aux décisions conscientes
avec toute la pondération nécessaire. »

Le code de la conscience p. 117 édition électronique

Il matérialise l’âme. Cette vision ressemble au dualisme âme / corps (dont cerveau). La conscience étant d’ailleurs vu comme le support des prises de décisions :

« La conscience n’hésite pas à simplifier les choses : elle
résume le monde à sa plus simple expression, un aperçu
suffisamment condensé pour être utilisable par nos systèmes de prise
de décision. »

p. 118

En effet, le cerveau produisant des représentations conscientes infère des événements réels à partir de perceptions ambiguës. Une même perception peut avoir plusieurs interprétations possibles mais le cerveau n’en choisit qu’une, celle qui deviendra la représentation consciente. Ce qui facilite la prise de décision.

Avec l’exemple de la « vision binoculaire » : lorsque nous soumettons à chaque œil une image différente la vision consciente que nous avons n’est pas une superposition ou une juxtaposition des deux images mais une alternance de l’une et de l’autre. Pourtant notre inconscient traite les deux images simultanément.

Là encore je ne vois pas vraiment ce qui contraint à considérer la conscience comme condition nécessaire à ce processus et non comme conséquence de celui-ci.

Les représentations conscientes restent aussi en mémoire plus longtemps. La question est, est-ce-que la conscience existe pour permettre à ces informations de rester en mémoire plus longtemps ou bien est-ce-que ces informations appartiennent à un type de traitement cérébral particulier produisant une pensée consciente ? Dans le deuxième cas la pensée consciente n’aurait pas spécialement d’utilité, elle serait juste la projection des processus cérébraux qui requièrent le plus d’énergie et de mémorisation.

Par exemple, faire plusieurs calculs d’affilés en se servant des résultats des premiers pour les suivants est impossible inconsciemment (explique Dehaene à partir d’une série d’expériences où les participants devaient faire différentes opérations à partir d’une chiffre masqué dont des opérations nécessitant plusieurs calculs successifs).

Note 26 p. 348 : « Un article récent et controversé prétend qu’il est possible de résoudre
inconsciemment des soustractions complexes telles que : 9 – 4 – 3, même
lorsqu’elles sont présentées à un seul oeil et rendues invisibles par continuous flash
suppression, c’est-à-dire en présentant une succession de formes à l’autre oeil
(Sklar, Levy, Goldstein, Mandel, Maril et Hassin, 2012). La conception de cette
étude, cependant, n’exclut pas que les réponses s’appuient sur un calcul partiel
(par exemple 9 – 4 seulement). Même si des recherches ultérieures confirmaient
qu’il était possible de combiner inconsciemment plusieurs nombres au sein d’un
calcul, ce calcul pourrait s’effectuer de façon très différente suivant qu’il soit
conscient ou inconscient. Nous savons que des opérations sophistiquées, telles que
le calcul de la moyenne de huit chiffres, peuvent se dérouler inconsciemment (De
Lange, Van Gaal, Lamme et Dehaene, 2011 ; Van Opstal, de Lange et Dehaene,
2011). Toutefois, l’exécution mentale d’un algorithme, dans un mode lent, sériel,
flexible et contrôlé semble être l’apanage de la conscience. »

[Science et conscience : sans doute que la façon de voir le monde se reflète dans chaque cas particulier qu’on considère. Pour illustrer l’idée d’une conscience consistant dans la sélection des informations les plus « raffinées » et épurées des ambiguïtés afin de prendre des décisions, Dehaene prend l’exemple de l’organisation du FBI pour fournir des notes synthétiques au président. Derrière cet exemple ne se cache-t-il pas une vision dans laquelle les hiérarchies témoigneraient d’une meilleure organisation (vu que le but est de démontrer l’efficience de la conscience) ? Comme moi au contraire je pense que les choses sont comme elles sont par les essais et erreurs de la matière, qu’elles sont provisoires et sont loin d’être les meilleures possibles quels que soient les critères choisis. Peut-être que cela m’incite à vouloir rabaisser la conscience au rang de simple curiosité.]

Selon Stanislas Dehaene une pensée consciente, reconnue par le fait que la personne qui l’éprouve est capable d’en rendre compte, se distingue par 4 signatures :
1) l’activation des zones pariétale et pré-frontale
2) un « embrasement conscient » c’est-à-dire l’activation de nombreuses zones différentes en réponse à un stimulus (qui, s’il est inconscient, n’en active que peu), l’onde positive débutant vers 270 millisecondes après le stimulus et connaissant un pic vers 350-500 millisecondes nommée onde P3 qui correspond à cet embrasement
3) un retard sur le stimulus
4) une synchronisation entre les diverses aires activées qui signifie des échanges d’informations. Plusieurs aires fonctionnent simultanément tout en communiquant des informations entre elles.

Parfois on peut capter des signaux avant même que l’image ne soit présentée qui dénotent d’une réceptivité à la conscience.

 »

Lorsque nous prenons conscience d’une information inattendue, l’activité du cerveau s’embrase soudainement dans de nombreuses régions synchronisées du cerveau. Mes collègues et moi-même avons nommé cette propriété l’« embrasement global30 » (global ignition en anglais). Le terme d’embrasement nous a été soufflé par la lecture du neurophysiologiste canadien Donald Hebb qui, en 1949, a été le premier à analyser le comportement collectif de grands ensembles de neurones31. Hebb expliquait, en des termes très intuitifs, comment un réseau de neurones qui s’excitent l’un l’autre peut vite s’embraser et devenir un vif foyer d’activité globale. Imaginez la fin d’un concert : les premiers applaudissements fusent et, en quelques dizaines de secondes, toute la salle se retrouve debout à battre des mains. Quelques spectateurs qui se lèvent pour applaudir à tout rompre suffisent souvent à communiquer leur enthousiasme à toute une salle. De même, les grands neurones pyramidaux des couches supérieures du cortex propagent l’excitation à une vaste audience de neurones récepteurs. L’embrasement global, selon moi, survient lorsque cette excitation va crescendo jusqu’à excéder un seuil au-delà duquel elle se renforce elle-même. Certains neurones en excitent d’autres qui, à leur tour, leur rendent la pareille32. Résultat : une explosion soudaine d’activité, dans laquelle tous les neurones qui sont suffisamment interconnectés s’autoactivent mutuellement pour former une « assemblée réverbérante », selon le terme de Hebb.

Un tel phénomène collectif n’est pas rare : il constitue ce que les physiciens appellent une « transition de phase », ou les mathématiciens une « bifurcation » : un changement d’état brutal au point d’apparaître pratiquement discontinu. La glace qui gèle en fournit une illustration parfaite. Dès le tout début de nos réflexions sur la conscience, mes collègues et moi avions remarqué que le concept de transition de phase capturait bon nombre des propriétés de la perception consciente33. Comme l’eau qui gèle, la conscience possède un seuil : un stimulus bref va rester subliminal, tandis qu’un autre à peine plus long sera pleinement visible. La plupart des systèmes physiques autoamplifiés possèdent un point de non-retour au-delà duquel le changement survient d’un seul coup, en fonction de la présence de petites impuretés ou de fluctuations aléatoires. Selon nous, il en va de même pour le cerveau.

[…]

reflète l’accès d’une information à la conscience. Dans cette expérience, on présente brièvement un chiffre, puis, après un délai variable, on le masque avec des lettres. L’activité du cortex visuel augmente continûment avec le délai. La perception consciente, par contre, est discontinue : dès que le délai dépasse 50 millisecondes, le chiffre devient visible. Une fois de plus, l’onde P3b reflète la prise de conscience. Environ 300 millisecondes après l’apparition du chiffre, de nombreuses régions du cortex, dont les aires préfrontales, s’embrasent brutalement uniquement quand l’observateur rapporte avoir vu le chiffre.

Figure 19. Un changement brutal de l’activité cérébrale tardive reflète l’accès d’une information à la conscience. Dans cette expérience, on présente brièvement un chiffre, puis, après un délai variable, on le masque avec des lettres. L’activité du cortex visuel augmente continûment avec le délai. La perception consciente, par contre, est discontinue : dès que le délai dépasse 50 millisecondes, le chiffre devient visible. Une fois de plus, l’onde P3b reflète la prise de conscience. Environ 300 millisecondes après l’apparition du chiffre, de nombreuses régions du cortex, dont les aires préfrontales, s’embrasent brutalement uniquement quand l’observateur rapporte avoir vu le chiffre.

« 

Changement de quantité en qualité ? Dialectique ?

Paradoxalement il existe des contrôles non-conscients de l’action, on peut penser évidemment aux réflexes mais ce n’est pas le seul cas. Lorsqu’on donne pour instruction à des personnes de cliquer sur un bouton lorsqu’ils voient une image s’afficher sur l’écran devant eux sauf lorsque celle-ci est précédée du mot « STOP », quand bien même les gens n’ont pas conscience d’avoir perçu le mot – car il est affiché pendant un laps de temps trop court – leur action est ralentie et parfois stoppée.
De même la détection d’erreurs et leur rectification peut être inconsciente comme dans le cas où on donne comme instruction à des cobayes humains de regarder le côté de l’écran où ne s’affiche pas de flash. En pratique, le regard commence généralement à aller du côté où il y a le flash et ce n’est que dans un second temps qu’il s’en détourne. Or les personnes n’en ont pas conscience, elles prétendent avoir fixé dès le départ le côté opposé au flash.

« Considérons l’argument de la connaissance de Jackson (1990). Marie est confinée
depuis sa naissance dans une pièce en noir et blanc, sans jamais entrer en contact visuel avec un objet coloré. Par hypothèse, Marie possède une connaissance complète des mécanismes physiques et neurophysiologiques qui sous-tendent la perception chromatique. Comment décrire sa situation cognitive lorsqu’elle quitte la pièce pour la première fois et se trouve devant un ballon rouge ? Selon l’argument de Jackson, elle prend connaissance de faits inédits, irréductibles à des faits physiques, en particulier l’effet que cela fait de voir un ballon rouge. Une autre réponse consiste à dire que Marie apprend à reconnaître et à imaginer des couleurs, mais que cette connaissance est de l’ordre d’un savoir-faire et non d’un savoir purement théorique. On peut aussi affirmer que Marie apprend de nouveaux concepts (des concepts « récognitionnels »), mais que ceux-ci désignent des propriétés auxquelles Marie avait déjà accès au travers des théories qu’elle avait maîtrisées dans son environnement en noir et blanc (cf. Lycan 1990 : VII). »

Jérôme Dokic, Philosophie de l’esprit, 4 novembre 2002

Argument irrecevable. De même structures cérébrales produisent de mêmes symptômes, rien d’exceptionnel à ce niveau.