Matérialisme historique

Les sociétés humaines sont souvent représentées comme ayant une dimension matérielle et une dimension immatérielle (symbolique dira-t-on – ou culturelle).
La dimension qu’on qualifie « d’immatérielle » ne l’est que parce que, parmi les concepts que nous avons développé pour comprendre les sociétés, certains ne se rapportent à rien de réel. Plutôt que d’assumer que ces concepts sont des facilités de langage, on prétend qu’ils se rapportent à des entités qui existent vraiment mais ne sont simplement pas « matérielle ». On bricole ensuite une pseudo-science qui prétend étudier les lois régissant les comportements de ces entités « symboliques » ou « immatérielles ».
Si on admettait que les objets immatériels sont des chimères faites pour simplifier l’analyse du monde social, on n’aurait pas autant de difficultés à expliquer l’interaction entre la dimension « matérielle » et la dimension « symbolique ».
Il suffit de comprendre que la dimension « symbolique » est matérielle. Le « symbolisme » est ce qui a une « signification » ou un « sens ». Il s’agit des désirs, des croyances, des volontés, de l’imagination… Il est courant de croire que tout ceci est impalpable, mais c’est parce qu’il faut regarder en nous. Le « sens » qu’on donne à des choses se manifeste matériellement comme étant des dispositions neuronales. Et les neurones et leurs interactions sont parfaitement matériels.

Le fait que l’art et la religion soient considérés comme des spécificités du genre humain est en soi une preuve qu’ils ne sont pas des besoins fondamentaux. Toutes les autres espèces parviennent à s’en passer mais vivent malgré tout. Ainsi contrairement à Yuval Noah Harari ou même Durkheim qui font de la religion / de la croyance le moteur des sociétés je pense que c’est l’économie.

La capacité à avoir des « croyances collectives », comme dit Harari, est certainement un moyen indirect de résoudre des besoins économiques. Cette capacité permet de maintenir une identité collective, un sentiment d’interdépendance donc une solidarité des individus entre eux. Ce qui permet d’agir ensemble de façon plus efficace, en se comprenant mieux et respectant les besoins de chacun. Cependant on parle ici de capacité à fonder une religion ou une croyance jouant cette fonction économique. Si on prend une croyance en particulier, elle joue ce rôle de ciment social mais inconsciemment. Et les mythes auxquels elle fait appel ne sont pas en eux-mêmes nécessaires à la réussite du groupe (sinon dans la mesure où ils sont les seuls possibles à un moment donné et pour une population donnée).

Une croyance en particulier dépend de la connaissance que les humains ont du monde et de leur place en son sein. Et cette connaissance dépend de leur niveau technique. Plus ils ont des outils perfectionnés, plus ils ont une grande maîtrise sur le monde donc une meilleure connaissance de celui-ci. Avec un couteau il est plus facile de dépecer un renne et donc de savoir ce qu’il a dans le ventre. Il est aussi possible de graver des défenses de mammouths.

Et ce progrès technique est dû à l’activité humaine, au travail. Et cette activité est mue par les besoins des humains, elle est elle-même un besoin. On a besoin de travailler pour deux raisons : d’une part parce qu’on a besoin d’utiliser nos muscles, de bouger, d’autre part parce qu’on a besoin de trouver des aliments et de se défendre des dangers. En travaillant, en agissant, on se confronte au monde donc forcément on acquiert une connaissance de celui-ci. On acquiert une connaissance de ce qui permet de le transformer dans le sens attendu et de ce qui échoue à cette tâche. Ainsi l’être humain apprend à se connaître et à connaître les propriétés matérielles du monde.

Les croyances sont une sorte de système d’idées cohérentes qui permettent de relier les choses qu’on sait avec les causes inconnues de phénomènes. Par exemple, avec mon couteau je sais décomposer les viscères des rennes, je sais qu’en les dépeçant du sang coule, le même que celui que nous avons dans notre corps, etc… Par contre je ne sais toujours pas d’où vient la pluie. Je n’ai aucun outil qui me permette d’agir sur la pluie.

« La technologie osseuse, pas plus que celle d’autres matériaux (lithique, céramique, métal, bois végétal, etc.) n’est une finalité en soi. Son intérêt réside dans le fait que cette approche offre des moyens objectifs et objectivables de replacer un objet archéologique dans une dimension anthropologique… Cette dernière est toutefois toujours incomplète, car si nous sommes en mesure de dire comment un objet est fabriqué et utilisé, les valeurs, les croyances idéologiques, symboliques, qui sous-tendent sa place dans le système qui lui a donné vie, n’en demeurent pas moins inaccessibles en archéologie préhistorique.[1] »

Par contre la connaissance du cerveau peut permettre de faire des hypothèses scientifiques crédibles. Pour ça il faut savoir aussi à quelle époque notre cerveau avait telle ou telle capacité ce qui peut s’appuyer sur l’archéologie comme sur la génétique.

Karl Marx a développé une théorie pour comprendre le fonctionnement des sociétés qu’il a appelée le matérialisme historique. Celle-ci est particulièrement connue car elle opère un réductionnisme des dimensions culturelles, artistiques, politiques, juridiques d’une société à sa dimension économique. Ou pour reprendre les termes utilisés dans le texte « émergence et société », Marx explique que la dimension symbolique est un reflet matériel de la dimension « matérielle » de la société.
Pour Marx la dimension matérielle d’une société correspond aux rapports que les individus entretiennent les uns avec les autres mais aussi aux rapports qu’ils entretiennent avec tout ce qui n’est pas humain. C’est-à-dire comment ils exploitent les ressources, dans quel type d’habitation vit telle ou telle personne, qu’est qu’elle mange, etc… Marx appelle cette dimension « matérielle » l’infrastructure de la société.
La dimension symbolique, c’est-à-dire la façon dont les humains interprètent le monde et leurs actions dans celui-ci, Marx l’appelle la superstructure.

Concrètement, Karl Marx explique que la culture d’une société et les régimes politiques qui y seront mis en place sont déterminés par les technologies qui ont été découvertes par cette société. Une citation célèbre illustre cette façon de penser : « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel. ».
Pour détailler un peu le raisonnement, pour Marx ce qui fait la spécificité de l’être humain notamment c’est qu’il participe à la production et à la sophistication de ce qu’il consomme. Contrairement à un animal qui va cueillir un fruit qui a maturé sur l’arbre sans qu’il n’ait eu à intervenir, l’être humain va planter lui-même les arbres dont les fruits l’intéresse ; puis les entretenir en débarrassant par exemple le champ des espèces indésirables.
Lorsque des humains découvrent une technique qui permet de produire plus dans le même temps ou bien autant mais en se fatiguant moins, cette technique a de fortes chances de se généraliser à toute la production. Par exemple, l’irrigation dans les champs permet de produire plus que de les abandonner aux aléas du climat.
Cette nouvelle technique va cependant exiger une nouvelle organisation du travail. Il faut désormais creuser des sillons permettant d’acheminer l’eau dans les champs. Ce qui aura des conséquences sociales, il faut décider qui va s’occuper de creuser ces sillons. De nouveaux métiers vont apparaitre par exemple pour étudier les cours d’eau. Il va aussi falloir réguler leur usage pour ne pas que les sillons perturbe la vie quotidienne de la population et ne provoque plus d’inconvénients que d’avantages.
La découverte de l’irrigation va aussi modifier le regard de l’être humain sur le monde. Par exemple, avant son invention l’être humain pouvait se sentir dépendant de la pluie. Désormais il n’a plus à espérer qu’il pleuve, il peut, grâce à ses propres moyens, abreuver ses cultures. Ainsi, si cette société priait un Dieu de la pluie, elle risque de s’en désintéresser.
Dans cette exemple purement théorique, l’introduction d’une technique, l’irrigation, a modifier les façons de travailler puis les lois et les pratiques religieuses.

Cette théorie est souvent contestée pour la place centrale qu’elle accorde à l’économie. Ce sont les techniques de production qui évoluent et font évoluer les sociétés. C’est dans le domaine du travail que sont faites de nouvelles découvertes.
L’argument de Marx est que le travail est par définition la façon dont l’humain transforme la matière, il est donc logique que de nouvelles façons de transformation de la matière soit découverte en travaillant. Donc dans le domaine de la production.
D’autre part, il apparait que l’activité est un besoin physiologique[1] de l’être humain (et en réalité de l' »animal »). Jean-François Dortier explique cela[2] par le fait que l’animal est incapable de créer sa propre matière organique. Comme il le dit, les animaux sont donc des « parasites » contraints de se nourrir de matière organique produite par les plantes.

Mais cette théorie ne se contente pas d’une réduction de certaines dimensions sociales à d’autres dimensions sociales elles aussi. Elle s’appuie sur une réduction de la société dans son ensemble à des réalités physiques. Le « social » en soi n’est qu’une dimension de la matière.
Cependant comme cette réflexion fait partie de l’œuvre philosophique de Marx elle est souvent moins connue et déconnectée de ses réflexions économiques. Pourtant elle est essentielle pour les comprendre.

Dans son Catéchisme révolutionnaire Bakounine aborde cette question de front. L’être humain est une masse de matière. Des molécules, la plupart organisée en cellules. Ces cellules ont des besoins énergétiques et le corps humain est une forme que ces cellules ont trouvé pour répondre à ces besoins, après des milliards d’années d’évolution.
Le corps humain, comme n’importe quel organisme pluricellulaires, est en quelques sortes une société de cellules elle-même centrée sur son économie. Toutes les cellules de notre corps se sont organisées de telle sorte qu’elles unissent leurs habilités pour obtenir les nutriments dont elles ont besoin. Nous mangeons puis par la digestion et la vascularisation nos cellules se répartissent les nutriments.

 

 

 

 

 

Pour reprendre les termes de Marx, une société peut être divisée théoriquement entre une infrastructure et une superstructure. En termes vulgaires on pourrait dire que d’un côté l’infrastructure se réfère à l’économie et que la superstructure se réfère à la culture. Mais ce ne serait pas exact.
L’infrastructure représente les interactions réelles entre les individus. La superstructure en revanche est le sens que les individus donnent au monde et notamment à leurs interactions. Mettons que deux personnes discutent, la présence des deux personnes, leurs postures l’une par rapport à l’autre, le fait qu’ils parlent successivement, etc… tout cela relève de l’infrastructure. Ce sont des données objectives. Mais le sens de leur discussion, ce dont il parle et les réflexions que cela suscite chez chacun d’eux, cela fait partie de la superstructure.

Cette dichotomie est avant tout une aide à la pensée qui permet de comprendre pourquoi les individus se trompent souvent lorsqu’ils parlent de ce qui les motive, d’eux-mêmes et de la société dans laquelle ils vivent.
Cependant elle a ses limites qu’on détaillera plus tard.

Cette dichotomie infrastructure / superstructure semble néanmoins pertinente car elle n’est pas sans rappeler la dichotomie à son fondement entre les besoins physiologiques des individus d’une part et les pensées conscientes des individus. En gros la relation entre infrastructure et superstructure est à l’échelle de la société ce que la relation entre inconscient et conscience est à l’échelle de l’individu.
C’est justement cette dichotomie apparente qui donne du grain à moudre à la superstition dualiste.

En effet, l’infrastructure est aussi la façon dont les individus ont été contraints de s’organiser ensemble dans leur environnement pour répondre à leurs besoins physiologiques. La superstructure est la synthèse des pensées que les différents individus produisent et échangent et elle est dépendante de la façon dont ils ont été contraints de s’organiser donc de l’infrastructure.
Or à l’échelle individuelle on observe le même phénomène. Le système nerveux est un ensemble de neurones qui ont été contraints par des millions d’années d’évolution de s’organiser d’une certaine façon pour aider le corps à répondre à ses besoins physiologiques. Il compile et interprète inconsciemment les signaux provenant du corps et de l’environnement en fonction de la façon dont se sont organisés ses neurones. La pensée consciente s’appuie ensuite sur tous ces traitements inconscients, elle est fait une histoire synthétique et romancée que le système nerveux se raconte à lui-même pour comprendre sa place dans l’environnement et ses propres actions dans celui-ci.

De la même manière qu’on a longtemps cru que ce sont les cultures (la superstructure) qui font évoluer les sociétés (l’infrastructure) on a longtemps cru que nos intentions conscientes sont les causes de nos actions. Or il se trouve que c’est plutôt l’inverse. L’art, la culture, le sens que les individus d’une société donnée lui donnent sont en fait déterminée par la place qu’ils occupent dans celle-ci et que celle-ci occupe dans son environnement. Et les intentions conscientes que nous avons sont en réalité des justifications que l’on se donne à soi-même après que notre inconscient nous ait fait agir.

L’avantage de cette vision dichotomique de la société est qu’elle permet la réduction. La « culture » n’apparait pas comme un phénomène émergent. La création (que ce soit d’œuvres d’art ou de théories politiques) n’existe pas. Toute production intellectuelle est en réalité basée sur le savoir déjà acquis donc sur le savoir disponible. Elle dépend de ce qui est enseigné, des oeuvres déjà existantes et accessibles, des formes de raisonnement courantes dans la sociétés… On ne crée pas ex nihilo, on synthétise des choses déjà existantes interprétées depuis notre position particulière dans la société. Or celle-ci dépend forcément de l’infrastructure, c’est-à-dire de la façon dont les relations entre individus ont été historiquement organisées.
Ainsi l’évolution qu’on fait subir aux savoirs et façons de raisonner qu’on a appris dépend de l’infrastructure. Les nouvelles théories, les nouvelles façons de faire de l’art, etc… sont des reflets des nouvelles façons dont les individus interagissent.

Karl Marx se sert de cette division entre infrastructure et superstructure pour remettre en question l’universalité de la morale capitaliste. Il constate que les économistes en faveur du capitalisme développent un certain nombre de concepts afin de décrire comment fonctionne ce système économique. Mais ces économistes ne s’arrêtent pas là puisqu’ils considèrent que les concepts qu’ils ont développé peuvent être appliqués pour décrire le fonctionnement des économies de tout temps.
Ils en déduisent alors que les mécanismes sous-jacents au capitalisme existent depuis la nuit des temps mais sont étouffés par les régimes politiques précédents. Le capitalisme permet l’épanouissement et la régulation des désirs fondamentaux des humains auparavant bridés.

Marx retourne le problème en expliquant que ces économistes sont en fait des produits de leur époque qui défendent le système dans lequel ils vivent de la même façon que les théoriciens des sociétés précapitalistes défendaient eux aussi la société de leur époque. Ainsi, contrairement à ces économistes qui affirment que leur théorie vient d’un examen minutieux des faits objectifs, Marx montre qu’au contraire ils ont élaboré leur théorie en étant influencé par les préjugés hérités de leur milieu social, de leur époque et du lieu où ils vivent. Le fait qu’ils appartiennent à une classe sociale dominante fait que, même sans le vouloir ni en avoir conscience, ils ne voient qu’un certain aspect de la société dans laquelle ils vivent. Ils perçoivent que celle-ci leur permet de réfléchir et d’élaborer des théories, ce qui est probablement une activité qui les passionne. Dans ce cas leurs a priori sont plutôt bons sur l’économie qui leur permet de subsister de leurs passions. D’autre part, leurs analyses se fondent avant tout sur le monde qu’ils connaissent. Faisant eux-mêmes partie d’une frange privilégiée de la société, les personnes qu’ils côtoient depuis l’enfance, qui les entourent et qui les lisent sont probablement des personnes qui elles-mêmes sont privilégiées. Dans ce cas, il doit leur sembler que le monde qui les entoure se satisfait de sa situation dans cette société. Ce qui n’aurait pas été le cas avant le développement du capitalisme. Enfin, les connaissances sur lesquelles ils s’appuient pour fonder leurs théories sont elles-mêmes produites par des intellectuels probablement de bonne famille. Malgré toute leur bonne volonté, les économistes libéraux ne peuvent avoir une vision neutre. Les éléments que j’ai cité les influencent sans qu’ils n’en aient conscience.

Selon le marxisme le plus important pour la classe dominante est de préserver l’infrastructure de la société grâce à laquelle leurs besoins physiologiques sont comblés tout en leur permettant de s’épanouir en poursuivant des buts qu’eux-mêmes se sont fixés. La classe laborieuse, à l’inverse, voit ses besoins physiologiques négligés et est contraintes de travailler là où la classe dominante a besoin de main d’œuvre et de faire fi de ses ambitions. Un riche peut bien trouver le temps et la matière pour se cultiver, lancer des projets, avoir des loisirs mais un pauvre ne peut pas se permettre de temps libre ou de choisir son emploi car ça serait risquer de ne plus pouvoir payer son loyer ou sa maigre pitance.

Par conséquent, la pensée de l’un et de l’autre est déterminée par ses conditions de vie. Et les conditions de vie de l’un comme de l’autre n’auraient pas été les mêmes si la société avaient été organisée différemment, si l’infrastructure avait été différente.

Pour expliquer que l’infrastructure évolue avec l’histoire Marx utilise la dialectique de Hegel. Selon la dialectique les objets du monde comportent tous une contradiction interne qui explique qu’ils se meuvent. Ainsi il n’y a pas besoin de l’intervention d’une entité extérieure pour expliquer qu’une chose change.
Appliqué à la société, cela donne le concept de classe sociale. Chaque société est composée de deux classes antagonistes. Une classe est exploitée par l’autre, leurs intérêts sont donc contradictoires pour autant elles coexistent pendant un temps dans une même société. La lutte qu’elles mènent l’une contre l’autre explique que la société change.

La classe qui exploite représente l’ancien, elle défend l’infrastructure existante. La classe qui se fait exploiter porte en elle le nouveau, elle combat l’infrastructure et cherche à en établir une nouvelle. Dans cette vision des choses il n’y a pas besoin de rétroaction de la superstructure sur l’infrastructure pour expliquer les changements sociaux.

 

« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure – les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, – les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., – les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est-à-dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré.

Nous faisons notre histoire nous-mêmes, mais, tout d’abord, avec des prémisses et dans des conditions très déterminées. Entre toutes, ce sont les conditions économiques qui sont finalement déterminantes. Mais les conditions politiques, etc., voire même la tradition qui hante les cerveaux des hommes, jouent également un rôle, bien que non décisif. […] Mais, deuxièmement, l’histoire se fait de telle façon que le résultat final se dégage toujours des conflits d’un grand nombre de volontés individuelles, dont chacune à son tour est faite telle qu’elle est par une foule de conditions particulières d’existence; il y a donc là d’innombrables forces qui se contrecarrent mutuellement, un groupe infini de parallélogrammes de forces, d’où ressort une résultante – l’événement historique – qui peut être regardée elle-même, à son tour, comme le produit d’une force agissant comme un tout, de façon inconsciente et aveugle. Car, ce que veut chaque individu est empêché par chaque autre et ce qui s’en dégage est quelque chose que personne n’a voulu. C’est ainsi que l’histoire jusqu’à nos jours se déroule à la façon d’un processus de la nature et est soumise aussi, en substance, aux mêmes lois de mouvement qu’elle. Mais de ce que les diverses volontés – dont chacune veut ce à quoi la poussent sa constitution physique et les circonstances extérieures, économiques en dernière instance (ou ses propres circonstances personnelles ou les circonstances sociales générales) – n’arrivent pas à ce qu’elles veulent, mais se fondent en une moyenne générale, en une résultante commune, on n’a pas le droit de conclure qu’elles sont égales à zéro. Au contraire, chacune contribue à la résultante et, à ce titre, est incluse en elle. Je voudrais, en outre, vous prier d’étudier cette théorie aux sources originales et non point de seconde main, c’est vraiment beaucoup plus facile. »

[1] https://www.pseudo-sciences.org/Le-besoin-de-sensations-ses-variations-et-ses-degats

[2] https://www.dortier.fr/lhumanologue-saison-1-episode-3-theorie-generale-de-la-pause-cafe/