Le fascisme selon Umberto Eco

Reconnaître le fascisme – Umberto Eco (1995)

Thèse sur la nature et l’origine : Eco définit l’Ur-fascisme (fascisme éternel), une nébuleuse de caractéristiques psychologiques et culturelles plutôt qu’un système économique cohérent. Le fascisme est pour lui un « totalitarisme flou », un archétype qui peut revenir sous différents masques.

Arguments principaux :

  • Culte de la tradition : Le refus du modernisme et des Lumières au profit d’un savoir mythique.
  • Obsession du complot : Le besoin d’un ennemi intérieur ou extérieur pour souder la nation.
  • Appel aux classes moyennes frustrées : Le fascisme exploite le malaise des citoyens craignant la pression des groupes sociaux inférieurs.

Moyen de lutte : La vigilance culturelle et intellectuelle. Il faut savoir identifier ces caractéristiques (culte de l’héroïsme, mépris des faibles, usage d’une « novlangue » simpliste) dès qu’elles apparaissent dans le discours public pour les dénoncer avant qu’elles ne s’institutionnalisent.

Umberto Eco nait en 1932, donc ne vit pas la montée du fascisme (il est déjà au pouvoir depuis 1922). Il écrit le texte « Reconnaître le fascisme » en 1995 – du moins pour le prononcer en 1995. Il s’agit en effet d’un discours pour les 50 ans de la libération de l’Europe. Nous ne sommes donc pas face à un militant politique qui a dû affronter le fascisme au contraire de Dimitrov et Zetkin, mais ayant fait sa scolarité dans l’Italie des années 30-40 il reste un témoin direct du quotidien au sein d’un régime fasciste

Contrairement aux communistes Zetkin et Dimitrov, Eco définit le fascisme par l’idéologie et non par sa composition sociale, le contexte de son émergence et ses réalisations politiques concrètes.

Parlant des régimes totalitaires, Umberto Eco part du constat qu' »il serait difficile de les voir revenir sous la même forme dans des circonstances historiques différentes. » (p. 28). Mais c’est pour plaider en faveur d’une définition générique du fascisme pouvant recouvrir plusieurs régimes différents (passés et à venir). Il l’oppose pour l’exemple au nazisme possédant une idéologie précise et structurée et un programme politique, propre qu’au régime allemand et non assimilable au franquisme. Pour autant il cite l’exemple nazi pour illustrer ce qu’est l’Ur-fascisme ce qui laisse entendre que le nazisme serait une forme particulière de fascisme.

Le fascisme italien, au contraire, est qualifié par Umberto Eco comme vide et bancal philosophiquement et idéologiquement. Un bricolage fait d’opportunismes et de contradictions (il cite l’exemple de l’athéisme mussolinien se concrétisant dans la signature d’un concordat avec l’église) qui permettait même une certaine liberté créative et intellectuelle du fait de l’incompétence des militants fascistes dans ces domaines, incapables d’en percevoir le potentiel subversif. Eco précise toutefois que ce n’était pas de la tolérance, l’opposition suffisamment explicite au régime pour être comprise comme telle par les fascistes étaient durement réprimées. Ce fascisme mussolinien servit de matrice aux futurs fascismes – espagnol, allemand, hongrois, polonais, baltes, etc…, sa flexibilité idéologique lui permettant d’être adapté localement.

« Le fascisme était philosophiquement disloqué, mais d’un point de vue émotif il était fermement enchâssés dans certains archétypes. ».

« on peut jouer au fascisme de mille façons sans que jamais le nom du jeu change. ».

Umberto Eco décide alors de définir un « idéal-type » de fascisme, le « fascisme primitif et éternel » qu’il appelle « Ur-fascisme », inspiré du fascisme mussolinien. L’Ur-fascisme se caractérise par 14 éléments s’induisant parfois les uns les autres et parfois se contredisant.

« il suffit qu’une seule [de ces caractéristiques] soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste. ». Autrement dit dès lors qu’une idéologie possède un de ces éléments elle tend vers le fascisme. Plus elle en possède, plus elle est fasciste.

Voici donc ces 14 caractéristiques dans l’ordre de présentation dans le discours :

1) le culte de la tradition – et le syncrétisme définit comme le mélange de traditions d’origines différentes sous prétexte qu’elles formuleraient toutes des allégories d’une même vérité originelle.

2) le refus de la modernité et de la rationalité issue des Lumières.

3) le culte de l’action pour l’action et l’anti-intellectualisme.

4) le dogmatisme – le désaccord est trahison, la conception du désaccord comme source de progrès est vu comme un symptôme du modernisme.

5) la peur de la différence / la xénophobie.

6) l’appel aux classes moyennes frustrées.

7) l’obsession du complot, interne et étranger/international.

8) la faiblesse et la force simultanée des ennemis – ils sont les nations riches ou les communautés privilégiées au sein de la nation (donc forts) et en même temps les fascistes sont destinés à les vaincre par la supériorité naturelle de leur « race » / nation.

9) la nécessité d’une guerre permanente jusqu’à la defaite de totale de l’ennemi / l’hostilité au pacifisme.

10) l’élitisme de masse. Les citoyens de la nation fasciste sont l’élite des citoyens. En même temps, ils ne sont pas à la hauteur des élites fascistes puisque ces dernières n’ont pas pu compter sur eux pour accéder au pouvoir mais l’ont conquis par la force.

11) l’héroïsme sacrificiel / associé au culte de la mort.

12) le machisme et l’homophobie.

13) le populisme qualitatif. Les fascistes, même minoritaires, sont les interprètes des aspirations profondes « du peuple ».

14) l’emploi d’une « novlangue », soit « un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. ».

Le problème de cette approche est qu’elle ne hiérarchise pas ces différents critères. Umberto Eco explique qu’une idéologie peut ne pas partager une des 14 thèses citées mais quand même être du fascisme, peu importe la thèse. Il n’y en a pas selon lui qui sont nécessaire à définir le fascisme, ni qui sont suffisants. Une approche matérialiste permet au contraire de comprendre pourquoi un aspect idéologique ressort au sein d’une classe dans un contexte donné, et en quoi d’autres aspects sont des adaptations de cette idée originelle à la situation locale (nationale par exemple).

Umberto Eco cite malheureusement peu d’exemples concrets, il source peu ses propos ni ne détaille sa méthodologie. Ce problème est également présent, quoique dans une moindre mesure, dans les textes de Zetkin et Dimitrov. Si c’est moins choquant c’est peut être parce que ces derniers sont des guides pour l’action antifasciste plus que pour la compréhension académique du fascisme. On ne peut pas réellement en dire autant du texte d’Eco qui ne préconise pas de mode d’action antifasciste à part l’attention à ces différents éléments dans les discours contemporains.