Le fascisme selon Georgi Dimitrov

Pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme – Georges Dimitrov (1935)

Thèse sur la nature et l’origine : Dimitrov définit le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier ». Ce n’est pas un simple changement de gouvernement, mais la substitution d’une forme d’État (démocratie) par une autre (terreur).

Arguments principaux :

  • Fonction de classe : Le fascisme vise à faire porter tout le poids de la crise capitaliste sur les travailleurs et à préparer une guerre d’agression (notamment contre l’URSS).
  • Démagogie sociale : Il s’approprie le mécontentement des masses pour les détourner de la lutte des classes vers le nationalisme.
  • Faiblesse du prolétariat : Le fascisme triomphe là où la classe ouvrière est divisée et où les partis réformistes ont freiné l’élan révolutionnaire.

Moyen de lutte : La stratégie du Front Populaire.

Il faut unir non seulement les ouvriers (Front Unique), mais aussi les paysans et la petite bourgeoisie urbaine autour d’un programme de défense des libertés démocratiques et de revendications économiques immédiates.

Dimitrov

Giorgi Dimitrov est un militant communiste bulgare né en 1882. Il milite d’abord au sein du parti social démocrate ouvrier bulgare alors que le pays est dirigé par la dictature d’Alexandre Stamboliyski. Puis il lutte contre l’accession au pouvoir, aboutie par un coup d’état, d’Alexandre Tsankov et sa coalition « fasciste » (d’après Dimitrov lui-même). Après avoir mené une insurrection contre son régime, Dimitrov s’exile en URSS. Il est arrêté en 1933 et passe devant le tribunal accusé d’avoir participé à fomenter l’incendie du Reichstag. Sa plaidoirie fait grand bruit et l’année suivante il est nommé à la direction de l’Internationale Communiste où il restera jusqu’en 1943. Alors il rédige plusieurs textes d’analyse du fascisme qui constitueront la base théorique de l’antifascisme de l’Internationale Communiste.

La nature du fascisme

Comme expliqué ci-dessus la définition officielle du fascisme donnée par Dimitrov et l’Internationale Communiste qu’il dirige est la suivante :

« la dictature ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. ». Il la donne lors du 7e congrès de l’Internationale communiste (son intervention ayant été rapportée dans un document intitulé « L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme. ») en s’inspirant de la 13eme assemblée plénière du comité exécutif de l’internationale.

Plus tard dans la même conférence Dimitrov précise en s’opposant à deux autres analyses du phénomène fasciste :

Voici quelques exemples de régimes ou partis qualifiés de fascistes par Dimitrov :

Allemagne nazie
Italie fasciste
Parti de Mosley en angleterre
Autriche de Schuschnigg

Dans « L’Union soviétique et la classe ouvrière des pays capitalistes – novembre 1937 » Dimitrov explique que selon les circonstances historiques du pays le fascisme peut, ou non, s’accommoder du parlementarisme (notamment quand la lutte entre fractions de la bourgeoisie sont vives et que le fascisme n’a pas racolé une base populaire suffisante).

Le fascisme est selon Dimitrov de nature différente de la démocratie. Il est une forme d’état différente et ne peut pas être considéré comme un simple changement de gouvernement.
Malgré ça les mesures réactionnaires prises dans les pays de démocratie bourgeoise pavent la voie au fascisme. Celui-ci s’instaure par la lutte parfois armée avec les autres partis de la bourgeoisie. Le fascisme n’est pas un décret du capital financier mais le résultat de cette lutte.

D’un point de vue idéologique Dimitrov explique que le fascisme utilise une rhétorique anticapitaliste, ciblant le capital financier (dont il représente pourtant objectivement les intérêts) et dénonçant la corruption. Il repose sur « les meilleurs sentiments des masses, sur leur sentiment de justice et parfois même sur leurs traditions révolutionnaires. ».

« Les fascistes fouillent dans toute l’histoire de chaque peuple pour se présenter comme les héritiers et les continuateurs de tout ce qu`il y a eu de sublime et d’héroïque dans son passé, tout ce qu’il y a eu d’humiliant et d’injurieux pour les sentiments nationaux du peuple, ils s’en servent comme d’une arme contre les ennemis du fascisme. »

L’émergence du fascisme

Lors du 7e congrès de l’Internationale communiste
L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme, Dimitrov déclare que le fascisme se développe dans des conditions de « crise économique extrêmement profonde ».

La bourgeoisie impérialiste cherche pour ce faire à asservir les « peuples faibles », à faire payer la crise aux travailleurs et à court-circuiter le mouvement revolutionnaire « c’est pour cela qu’ils ont besoin du fascisme ».
Enfin, selon Dimitrov, l’opposition au pays à prétention socialiste (l’URSS) est un élément important de la posture fasciste.

Les conditions de la victoire du fascisme sont :

  • la faiblesse du mouvement revolutionnaire prolétarien (notamment du fait de l’action enkylosante de la social-démocratie)
  • la faiblesse de la bourgeoisie effrayée par ce mouvement et abandonnant donc la démocratie pour l’écraser

Dans « L’Union soviétique et la classe ouvrière des pays capitalistes – novembre 1937 » Dimitrov souligne plus avant la responsabilité de la social-démocratie dans le détournement du prolétariat de la révolution vers le réformisme permettant l’avènement du fascisme.

« Sans le social-démocratisme de Turati et de d’Aragona, en Italie, la victoire du fascisme de Mussolini eût été impossible.

Sans le social-démocratisme d’Ebert et de Noske, en Allemagne, la victoire du fascisme de Hitler eût été impossible.

Sans le social-démocratisme de Renner et de Bauer, en Autriche, la victoire du fascisme de Schuschnigg eût été impossible. Cette vérité, rien maintenant ne saurait l’estomper. »

Cela s’inscrit dans la même analyse que celle de Staline lorsqu’il qualifie le fascisme et la sociale-democratie de « jumeaux ».

La stratégie de lutte contre le fascisme

Dans « L’Union soviétique et la classe ouvrière des pays capitalistes – novembre 1937 » Dimitrov souligne la responsabilité de la social-démocratie dans le détournement du prolétariat de la révolution vers le réformisme permettant l’avènement du fascisme.

C’est pourquoi une lutte idéologique rigoureuse est nécessaire s’appuyant sur une connaissance approfondie de la « psychologie nationale » des masses.

La lutte contre le fascisme passe par le soutien inconditionnel envers l’union soviétique présentée comme le rempart face à la guerre.

Il faut lutter contre les mesures réactionnaires mises en place par la bourgeoisie lors des étapes »préparatoires » de l’avènement du fascisme.

Dans « Les premiers enseignements » extrait de l’entretien de Dimitrov avec les correspondants de la presse communiste de l’étranger fin avril 1934
« […]combattre le fascisme, cela signifie, en même temps et avant tout, le combattre dans son propre pays. Il est indiscutable que chaque pays possède ses propres Hitler, Goering ou Goebbels en puissance. Il ne suffit pas de rassembler des forces et d’attendre qu’il soit trop tard pour engager l’attaque. »
Il précise que la lutte se mène partout usine, parti, rue, réunions, parmi les chômeurs…
Une des raisons de l’avènement du fascisme en allemagne selon Dimitrov est que les ouvriers ont suivi docilement leurs chefs au lieu de s’allier aux ouvriers communistes dans la lutte antifasciste.

7e congrès de l’Internationale communiste
L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme

Dimitrov donne 4 conditions pour enrayer l’arrivée au pouvoir du fascisme :

  • une classe ouvrière combative
  • un parti révolutionnaire mobilisé contre le fascisme
  • une alliance avec la paysannerie et la petite bourgeoisie urbaine telles qu’elles sont
  • un sens du timing dans la lutte, empêcher le fascisme de prendre l’initiative et saisir toute opportunité de lui porter des coups fatals

Le fascisme ne s’effondre pas tout seul mais chaque gouvernement fasciste particulier est fragilisé par la contradiction flagrante entre le discours anticapitaliste qui a pour but de mobiliser les masses et la brutalité de l’exploitation ainsi que la complaisance avec les capitalistes.


Pourquoi ?
1) le front unique mobiliserait non seulement les militants social-democrates et communistes mais également les hésitants, les anarchistes et même certains ouvriers acquis au fascisme en prouvant la puissance de la classe ouvrière.
2) le fascisme opprimant violemment les colonies le front unique au sein des métropoles permettrait d’encourager les peuples colonisés à lutter contre l’impérialisme fasciste.
Le front unique est une stratégie de lutte qui part de la situation donnée. Il ne s’agit pas d’incanter une dictature du prolétariat à venir mais de trouver les termes susceptibles de mobiliser le maximum d’ouvriers ici et maintenant.
La lutte repose sur 3 axes :

  • faire payer la crise aux bourgeois
  • défendre les libertés démocratiques
  • empêcher la guerre impérialiste et saboter sa préparation
    Mais la classe ouvrière doit être préparée au changement de stratégie rapide. À passer de la défensive à l’offensive via la grève politique de masse. La condition à ceci est la mobilisation des syndicats.
    Le respect strict des engagements communs ne doit pas empêcher les communistes, de leur côté, de maintenir leur action indépendante d’éducation communiste des masses.

La lutte contre le fascisme passe par la défense des libertés démocratiques bourgeoises.

En plus de ce front unique prolétarien il s’agit de bâtir un front populaire antifasciste incluant donc au-delà du prolétariat la paysannerie et la petite-bourgeoisie, en faisant mentir la rhétorique fasciste opposant prolétariat et paysannerie.
Pour ce faire il s’agit de rapprocher patiemment les partis auxquels adhèrent ces couches sociales, et généralement dirigées par des bourgeois type grands commerçants ou grands exploitants agricoles, vers le front populaire antifasciste notamment en expliquant les raisons réelles de la misère de ces couches sociales.
Le parti communiste peut alors accepter de soutenir la formation d’un gouvernement socialiste modéré à condition que celui-ci s’engage à défendre les intérêts « les plus urgents » de la classe ouvrière et combattre la guerre et le fascisme.
La france donne, selon Dimitrov, le meilleur exemple de ce que doit faire le front populaire antifasciste

Dans les pays déjà sous la dictature fasciste il faut tenter de racoler les partisans du fascisme déçu par son exercice réel. Il ne faut pas non plus négliger la lutte légale. Encore moins nier sa possibilité. Pour se faire les communistes ne doivent pas s’empêcher d’entrer dans les organisations fascistes de masse car c’est là où ils peuvent justement entrer en contact avec les masses pour les subvertir. Dimitrov donne l’exemple des délégués d’usine en allemagne dont on ne devrait pas laisser les places aux fascistes. Il cite fort à propos l’exemple du cheval de Troie.

Le front unique prolétarien peut s’instaurer même dans les pays gouvernés par des social-democrates et malgré leur hostilité au projet. Il s’agit d’en court-circuiter les dirigeants pour parler aux militants de base.
La première tâche pour un ouvrier révolutionnaire est de lutter à l’union des syndicats sur une base de classe.

Dimitrov prend acte que le fascisme possède nombre d’institutions d’embrigadement de la jeunesse. Le parti communiste doit le concurrencer sur ce domaine. Il doit se détacher des pratiques sectaires pour la toucher réellement.

Ce mouvement peut aboutir sur l’établissement d’un « gouvernement de front unique » dont la politique doit être anti-finance et antifasciste regroupant les communistes avec forces démocratiques non-revolutionnaires.

La réalisation de ce gouvernement est conditionné :

  • D’abord l’appareil d’état bourgeois doit être paralysé de telle sorte qu’il ne peut empêcher qu’il y ait un mouvement de masse antifasciste derrière notamment les syndicats sans que celui-ci ne soit rangé derrière le parti communiste pour autant.
  • Qu’au sein des autres partis les militants luttent activement contre le fascisme, pour des mesures implacables et contre les « éléments réactionnaires de leur propre Parti hostiles aux communistes ».

Ce gouvernement de front unique n’est pas un gouvernement social-democrate étendu. Il n’est pas non plus un gouvernement ouvrier. Pour autant il ne faut pas céder à l’ultra gauche refusant toute alliance avec un gouvernement d’union avec les social-democrates.
Il existe effectivement 2 tendances social-democrates l’une réactionnaire qui justement s’oppose au front unique et l’autre en phase de devenir révolutionnaire qui y adhère.
Ce gouvernement de front unique doit néanmoins adopter des réformes révolutionnaires radicales (dissolution de la police au profit d’une milice ouvrière armée, réquisition des logements vides…).