Au 13ème siècle Albert Le Grand et son disciple Thomas D’Aquin après lui tentent de concilier la pensée d’Aristote et la théologie chrétienne. Ils inventent la « scolastique ». Tous deux sont des catholiques de l’ordre dominicain. C’est en s’inspirant et en s’opposant à la scolastique que la science moderne va se développer.
Il faut déjà savoir que la philosophie d’Aristote est parvenue en Europe par l’intermédiaire des arabes. Les ouvrages d’Aristote ont été traduits par Avicenne et Averroès en arabe or ces deux personnes y ont ajouté des commentaires. Lorsque les œuvres d’Aristote sont parvenues en Europe, les commentaires ont eux aussi été traduits. Or Avicenne et encore plus Averroès ont proposé des philosophies déjà avant-gardistes et inconfortables pour les clergés qu’ils soient musulman ou chrétien.
La grande question ici est celle de la vérité et de l’accès à la connaissance. La scolastique reconnaît deux voies d’accès à la connaissance. La première est la voie divine, la révélation. Elle consiste en ce qu’on appelle l' »herméneutique » c’est-à-dire l’interprétation des textes sacrés (de la Bible en l’occurrence). La seconde voie d’accès à la connaissance est la voie humaine. Il s’agit de l’expérience quotidienne, on voit que le soleil se lève à l’est, qu’il se couche à l’ouest.
Cependant, pour la scolastique la voie humaine est entièrement soumise à la voie divine. C’est-à-dire que les connaissances que l’on acquiert par l’expérience doivent être confrontées à ce que dit la Bible pour qu’on sache comment les interpréter et même carrément si elles sont vraies.
On voit d’emblée pourquoi la science n’a pu s’affirmer que par le renversement de la scolastique. Pour la science, c’est la théorie qui doit se conformer aux faits et non pas les faits qui doivent être interprétés dans le sens de la théorie, fut-elle biblique. Pour opérer ce renversement, il a d’abord fallu affirmer, contre la scolastique, que la voie d’accès humaine à la connaissance n’est pas inférieure à la voie d’accès divine.
Or c’est précisément ce qu’avait fait Averroès. En ce sens, Thomas D’Aquin rejette les apports philosophiques d’Averroès. La scolastique est une régression par rapport à la falsafa (philosophie) arabo-persane.
Ce sont les humanistes et les naturalistes qui vont reprendre cette œuvre de séparation entre la voie d’accès divine et la voie d’accès humaine à la connaissance. C’est pourquoi ils seront accusé à tort et à travers d’être « averroïstes » par les autorités religieuses et leurs sous-fifres.
Il faut comprendre ici que la démarche expérimentale est essentielle à la science. Et pour qu’on considère que les résultats des expériences apportent une connaissance valide sur le monde même lorsque ceux-ci sont contradictoires avec les dogmes religieux, la plupart des naturalistes ont d’abord prétendu que les deux voies d’accès sont indépendantes. La révélation, la Bible, permet de connaître les raisons d’être des choses, l’expérimentation permet de comprendre leur fonctionnement. La science ne peut pas parler de Dieu et la théologie ne peut pas imposer les résultats des études scientifiques. Il y aurait un monde matériel dont la connaissance est accessible par la « raison » et un monde surnaturel ou spirituel donc la connaissance est accessible par la religion. Ainsi le naturalisme des premiers temps est dualiste et non matérialiste.
On voit aussi que les ésotérismes actuels qui remettent en cause la place de la science et les sujets dont elle peut traiter ne sont pas contestataires mais réactionnaires. Ils veulent ramener la pensée à l’époque des premiers naturalistes qui avaient peur de se faire emprisonner ou exécuter par l’inquisition.
Il faut néanmoins préciser ici que la voie de connaissance humaine n’est elle-même pas nécessairement matérialiste. Pour qu’elle soit matérialiste il faut que la voie de connaissance humaine mette l’expérience au centre de sa démarche, comme c’est le cas dans la science moderne. Or Platon, qui a eu Aristote pour élève, et Pythagore avant lui promeuvent tous deux la connaissance par voie humaine mais pas par l’expérience. Leurs philosophies sont essentiellement idéalistes.
C’est pourquoi une petite digression sur Platon s’impose. Platon pensait que la vérité ne se trouve pas dans le monde matériel. Elle ne doit pas être découverte par l’expérience mais par l’exercice de la logique. Platon lui-même est l’élève de Socrate dont il a rapporté de nombreux dialogues.
Socrate était un philosophe qui a pratiqué ce qu’on appelle la dialectique. Il avait ainsi pour habitude d’engager des conversations pour essayer de mettre en évidence les contradictions dans le discours de ses interlocuteurs. On parle de méthode dialectique car c’est par la contradiction qu’on arrive à une vérité supérieure. Une personne défend une idée, Socrate montre que la thèse défendue souffre d’une contradiction, la personne est obligée de réfléchir pour corriger son affirmation première. Il y a donc une thèse, une antithèse (la contradiction, on dit alors que la thèse est niée) puis une synthèse qui permet de garder ce qui était bon dans la première thèse en intégrant les corrections que la contradiction a rendues nécessaires.
Platon reprend cette idée pour bâtir sa philosophie idéaliste. Pour Platon, pour accéder à la vérité il s’agit avant tout de faire preuve de logique pour se débarrasser de toutes les contradictions dans son raisonnement. Ainsi la confrontation au monde matériel par l’expérience n’est pas nécessaire. Au contraire, pour Platon le monde matériel est trompeur. Si un phénomène est contraire à une déduction logique ce n’est pas le raisonnement qui est faux, c’est le phénomène.
La connaissance vraie n’est donc pas révélée, elle est bien découverte par l’homme par un effort intellectuel. Mais le monde matériel est un trompe-l’œil. La vérité vraie se trouve au-delà du monde perceptible par nos sens. Il existe une Logique qui ordonne le monde matériel. Celui-ci n’en est qu’un reflet déformé. Ce qu’on perçoit c’est uniquement la superficie des choses.
Bien qu’Aristote soit plus nuancé, Thomas d’Aquin a pu s’inspirer de la philosophie platonicienne pour dévaluer le monde matériel et la connaissance empirique. Pour Platon c’est le fait que des raisonnements contiennent des contradictions qui permet de savoir qu’ils sont faux. Pour le christianisme en revanche c’est le fait qu’ils soient contradictoires avec ce qui est écrit dans la Bible.
Dans la philosophie médiévale on distingue trois domaines d’application de la philosophie : la philosophie naturelle (la physique), la métaphysique et la morale. Concernant la philosophie naturelle, la scolastique s’inspire d’Aristote.
Elle reprend notamment les concepts de substance et d’attributs. La substance est ce qui existe. Mais elle a plusieurs modes d’existence en fonction de ses attributs. D’un point de vue matérialiste il n’existe qu’une seule substance : la matière, mais effectivement elle peut posséder des attributs différents de sorte qu’un chien n’est pas identique en tous points à un océan alors que tous deux sont faits de matière. Il en va de même pour les scolastiques à ceci près qu’ils prétendent que d’autres substances existent que la matière.
La scolastique différencie deux types d’attributs. Les attributs substantiels sont ceux qui permettent de définir un type d’objet. Dieu est omnipotent, infini, omniprésent… L’âme est immortelle.
A côté de ces attributs substantiels il existe aussi des attributs « accidentels ». Ceux-ci sont des propriétés variables de l’objet. Ils ne permettent pas de définir un objet. Par exemple la taille ou la couleur. Ainsi, ce n’est pas parce qu’un chien est noir et l’autre marron qu’ils ne sont pas tous deux des chiens. Pareillement, un même chien peut bien faire 15 centimètres à sa naissance et 50 centimètres 3 ans plus tard, il s’agit bien toujours d’un chien.
La scolastique peut alors expliquer la transsubstantiation comme le fait que les attributs accidentels du pain et du vin gardent la même apparence alors qu’ils deviennent réellement la chair et le sang de Jésus. Seuls leurs attributs substantiels changent.
On retrouve ici l’héritage de Platon qui prétendait déjà que les objets matériels peuvent être rangés par types. Ainsi il existe un type d’objet qui a les caractéristiques du chien, Platon parle d' »Idée » de chien. Il faut bien comprendre que pour Platon c’est cette Idée de chien est LE véritable chien. Plus vrai que les chiens réels qu’on peut caresser. Et comme je l’ai déjà laissé entendre, pour Platon si un chien matériel peut faire 30 centimètres ou 50 centimètres c’est parce que ce sont tous les deux des copies déformées de l’Idée de chien. « Les apparences sont trompeuses », seule la logique est fiable. Il y a l’apparence des choses, directement accessible par les sens, et l’essence réelle de ces choses qui en revanche n’est accessible que par la philosophie (voie humaine) « reine des sciences » selon Platon.
On retrouve cette idée dans la scolastique qui stipule une différence entre les attributs substantiels, cachés, et les attributs accidentels apparents. La différence est que pour la scolastique ce n’est pas par la voie humaine que l’on peut accéder à la connaissance ultime des choses mais par la Bible.
Pour Platon aussi ce qu’on perçoit est trompeur, en voyant des chiens de tailles différentes on serait tenté de croire qu’il s’agit de types d’objets différents. Mais si l’on connaît leurs attributs substantiels on ne tombe pas dans ce panneau.
Ce raisonnement n’est pas stupide en soi, d’une certaine façon il met en garde contre les biais de perception. Plus profondément encore, Platon met en exergue une contradiction : la vérité est fixe et pourtant le monde change. Ce qui est vrai ne peut pas être vrai un jour, faux le lendemain. Deux idées contraires ne peuvent pas être toutes deux vraie. Et pourtant il existe des chiens marrons et des chiens noirs. Les chiots sont déjà des chiens alors qu’ils ne ressemblent en rien à ce qu’ils seront adultes. Pour aller plus loin : nous-mêmes, humains, entre le jour où nous sommes nés et le jour où nous allons mourir nous n’avons plus une seule cellule en commun. Nous ne sommes pas identiques à nous-mêmes, il n’y a peut-être pas un gramme de matière qui a été conservé. Et pourtant nous sommes toujours une seule et même personne.
Cette question que Platon met en évidence de façon éclatante est très intéressante. Et seuls les matérialismes évolutionniste et dialectique (apparu plusieurs millénaires après la mort de Platon) y apportent des réponses satisfaisantes.
Prenons l’exemple de l’évolution et de la sélection naturelle. Pour le platonisme, les chiens et les loups sont deux types d’objets différents, deux espèces différentes. En raisonnant comme il le fait Platon ne peut pas comprendre que le chien descend du loup. Ou que l’homme est un singe. Il ne peut pas comprendre l’évolution. L’évolution signifie que l’Idée même de chien a été différente par le passé. Platon comprend les différences individuelles comme des déformations de l’Idée. Mais par le passé c’étaient tous les chiens qui étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui et semblables aux loups (pour schématiser). En fait, le type d’objet « chien » n’existait tout simplement pas. C’est une contradiction.
De fait cette philosophie pave la voie au créationnisme qui prétend que toutes les espèces ont été créées telles quelles et qu’elles n’ont jamais évolué. Qu’il y a 400 000 ans les vaches étaient exactement pareilles qu’aujourd’hui, exceptées les différences individuelles. C’est aussi compatible avec la théorie aristotélicienne selon laquelle le monde a toujours existé mais il a toujours été identique à lui-même.
Reformulons : Platon voit que deux idées contradictoires entre elles ne peuvent pas être toutes deux vraies, la vérité est fixe. Mais le monde matériel change. Platon répond en disant que la vérité est immatérielle et que monde matériel est faux. Le post-modernisme répond aujourd’hui l’exact inverse en prétendant que la vérité n’existe pas, qu’elle n’est qu’un point de vue, la vérité est changeante, relative, subjective. La différence c’est que Platon faisait son erreur en 400 avant JC alors que le post-modernisme est une théorie actuelle. La matérialisme dialectique parvient à concilier cette contradiction entre vérité et changement.
La philosophie naturelle médiévale prétend que les choses ont des causes formelles (formes) et des causes matérielles. Pour l’humain sa cause matérielle est son corps et sa cause formelle son âme.
C’est que la philosophie naturelle est fondée sur l’expérience quotidienne et non sur l’expérience de laboratoire. Cette philosophie ne cherche pas à découvrir de nouveaux phénomènes ou isoler des causes pour trouver des explications nouvelles aux phénomènes existants. Normal puisque toutes les explications sont déjà entre nos mains, dans la Bible, et que tous les phénomènes ont déjà été mis à notre portée par Dieu.
C’est pourquoi si un phénomène inconnu advient c’est parce que c’était la volonté de Dieu, un signe. La scolastique reprend donc Aristote en expliquant que les changements dans le monde s’expliquent avant tout par des causes « finales », des buts. C’est pour répondre à un objectif que les événements arrivent.
Le mouvement pour la scolastique est le passage de la puissance à l’acte. Disons ed la possibilité à la pratique. C’est quand quelque chose qui peut se produire, se produit. Ainsi à tout moment un changement aurait pu advenir, s’il advient à ce moment et pas avant c’est parce que Dieu l’a voulu. Mais il aurait très bien pu choisir de reporter cet événement ou de le hâter.
Il y a donc des mouvements naturels, lorsque les objets tendent à regagner leur place. Le corps lourd qui tombe rejoint le centre de la terre, sa place, celle que Dieu lui a donnée. L’humain qui meurt rejoint sa place, son âme va retrouver Dieu. Inversement il existe des mouvements violents lorsqu’un objet s’éloigne de sa place naturelle, comme lorsqu’on jette une pierre en l’air.
De la même manière la scolastique différencie les mouvements parfaits dans lesquels le point d’arrivée est le point de départ, comme pour les étoiles dans le ciel, et les mouvements imparfaits faits de générations (naissances) et de corruption (destruction, mort)[1].
[1] Bruno Belhoste, « Scolastique et philosophie naturelle », MOOC Fun MOOC La science moderne de la Renaissance aux Lumières