Les classes dominantes présentent leur domination comme quelque chose de juste. Afin de paraître elles-mêmes légitimes. Pour déterminer ce qui est juste ou injuste il faut une échelle de valeur. Il faut pouvoir attribuer une valeur à chaque chose qu’on juge pour les comparer entre elles. Cette échelle de valeur est ce qu’on appelle la morale.
La morale est le nom qu’on donne à l’aptitude à classer les choses en bien ou en mal. Ces « choses » peuvent a priori être de toute nature cependant on trouve bien plus censé qu’il s’agisse d’actes ou d’opinion, en somme de « choix ». C’est-à-dire qu’a priori rien n’empêche de dire qu’une bombe atomique, donc un objet, c’est mal. Mais il semblera souvent plus pertinent de considérer que c’est l’utiliser pour détruire une ville est mal. La morale suppose généralement un choix, une intention. Elle est une échelle de valeur particulièrement appropriée pour juger les personnes et ce qu’elles font. Elle existe à cause de la vie sociale.
La morale est donc une échelle de valeur partagée. C’est-à-dire que d’une part c’est une échelle de valeur qu’on conscientise : on sait ce qu’on trouve bien et ce qu’on trouve mal. Ceci par définition puisque le « bien » et le « mal » ne sont pas des réalités perceptibles comme je l’expliciterai plus loin. D’autre part, c’est un échelle de valeur qu’on partage avec les autres. La morale est donc en grande partie déterminée par nos interactions.
Transcendance
Ce que je viens de dire est pourtant loin d’être évident puisque pendant longtemps la morale a été considérée comme une réalité transcendante, qui s’impose à nous de l’extérieur. Que la morale soit transcendante signifie que ce n’est pas nous qui la faisons existé. Les choses sont objectivement bien ou mal. Il existerait, quelque part, une morale véritable, flottant dans les airs à laquelle on peut comparer nos jugements personnels.
Mais comment connaître cette morale véritable ? Où virevolte-t-elle ? Qui du tueur ou du saint est dans le vrai ? Une réponse suggérée par toutes les églises est : la révélation. Dieu connaîtrait cette morale, c’est lui qui l’aurait décrété. Il révèle ensuite sa décision aux humains. Mais rarement à tous les humains, uniquement une caste de privilégiés. Les autres n’ont qu’à les croire sur parole. C’est pourquoi il existe un clergé. C’est pourquoi le catholicisme a longtemps fait la messe en latin alors que quasiment personne n’apprenait à parler cette langues. Dieu avait décrété que tuer c’est mal, tromper son mari c’est mal, voler c’est mal… Le clergé était le seul habilité à décoder les textes saints de la bible afin d’en dégager les règles morales.
Sauf qu’évidemment ça n’allait pas sans contradiction dans la pratique. L’exacerbation de ces contradictions fut d’ailleurs l’une des raisons de la perte de crédibilité de l’Église catholique débouchant sur la réforme protestante et même l’humanisme laïc voir l’anticléricalisme. En gros, il fallait faire trop d’exceptions. Le meurtre était proscrit pourtant les guerres ne pouvaient s’en passer. L’adultère était proscrit mais le roi et la plupart des nobles ont eu des maîtresses. L’attrait pour la richesse était prohibé et pourtant les églises étaient remplies de dorures, etc… Pour résoudre cette contradiction, l’Église pratique les indulgences depuis le troisième siècle après Jésus-Christ. C’est-à-dire qu’elle pardonne des péchés au nom de Dieu selon des conditions qu’elle définit. Or au bout d’un moment les indulgences ont fait l’objet de marchandisation. Les riches pouvaient faire des péchés et acheter le pardon de Dieu. On peut ainsi se demander quel sens il y a à ce qu’une morale dite « transcendante » ait autant d’exceptions (et je n’en ai cité qu’une infime partie).
Une lecture caricaturale serait de dire que le problème était l’immoralité du clergé. Ce fut la voie choisi par les réformateurs protestants. Ils refusaient que seul le clergé ait accès aux textes. Ils traduisirent la bible et pratiquèrent la messe dans la langue courante. Désormais, chaque personne devait trouver par elle-même les traces de la morale divine dans sa vie. Dieu est donc censé nous envoyer des signes tout au long de notre vie pour nous faire part de sa volonté. Ce qui pose un problème chaque protestant décèle des signes différents et ils sont loin de tomber d’accord sur une même morale. On pourrait expliquer ça du fait que chacun a une connaissance approximative de la morale divine. Chaque morale individuelle aurait une part de vrai et une part de faux. « Les voies du seigneur sont impénétrables ». Mais comment expliquer que seuls les croyants et en particulier les protestants voient des signes ? Ces derniers répondraient probablement que sans la foi nous passons à côté des signes sans comprendre qu’il s’agit d’un message de dieu. En réalité, il faut se rendre à l’évidence qu’il est impossible de prouver qu’un signe en est un et surtout il est impossible de savoir si l’interprétation qu’on fait de ce signe est bon. En d’autre terme, il n’y a aucune preuve que la morale divine existe réellement et aucun moyen de savoir en quoi elle consiste.
Une seconde réponse a été apportée aux contradictions du catholicisme par le matérialisme. On pourrait le formuler comme ça : la morale ne guide pas les choix, elle sert à les justifier après coup. Si les nobles et les clercs ne respectaient pas la morale divine ce n’est pas parce qu’ils sont immoraux mais parce que personne n’agit pas par morale, pas même les gens prétendument « moraux ». On agit par nécessité, les choix s’imposent à nous. Lorsque les choix qui s’imposent aux membres d’une société les font se comporter contre la morale de cette société trop souvent c’est que cette morale est obsolète. C’est pourquoi d’abord on tente des arrangements du type de la vente d’indulgence. Mais lorsque la contradiction devient trop visible c’est la morale entière qui doit être refondée. C’est ce qui s’est passée avec la réforme protestante d’une part et le matérialisme bourgeois d’autre part.
Ce dernier est particulièrement intéressant car il consiste dans une première tentative de fonder une morale qui soit collective sans être transcendante. Le libéralisme considère que l’éthique est individuelle et donc subjective. Chacun a son avis sur ce qui est bien et ce qui est mal. Mais contrairement au protestantisme, tout le monde a tort. Il n’existe aucune morale transcendante. Néanmoins on doit bien faire les uns avec les autres. C’est pourquoi la théorie libérale considère qu’on est obligé de tomber d’accord sur une morale pour vivre ensemble. La morale collective est un consensus permettant le vivre ensemble. Un « contrat social » comme dirait Rousseau.
La principale critique qu’on peut faire de ce point de vue porte sur l’idée de consensus. Dire que la morale en est un signifie qu’on aurait débattu, chacun défendant sa morale individuelle, et qu’on serait tous tomber d’accord sur une série de règles nous permettant de vivre ensemble sans que la liberté de personne ne soit bafouée. La morale serait déterminée consciemment. Évidemment, ce n’est pas ainsi que les choses se passent.
Cette vision libérale permet d’exalter la démocratie, le débat, la critique contre l’obscurantisme religieux duquel la bourgeoisie s’est émancipée. Sauf qu’elle peine aussi à expliquer comment cet obscurantisme a été possible. Selon les libéraux, l’Eglise a construit sa propre morale et l’a imposé de force aux autres. Sauf que le christiannisme a commencé comme une secte juive minoritaire dans l’empire romain et a d’abord été combattue par le régime. On voit mal comment, dans une telle position de faiblesse, elle pouvait imposer sa morale par la force (bien qu’elle en ait allègrement usé ensuite). Ce n’est pas non plus suite à un débat démocratique que la morale chrétienne a été décrétée dans l’empire romain.
La deuxième critique qu’on peut faire à cette vision libérale c’est que décréter consciemment une morale ne signifie pas que cette morale soit appliquée en pratique. Ce reproche est classique chez n’importe qui contestant le libéralisme. Les libéraux ont déclaré les droits de l’homme pourtant beaucoup de ses principes sont bafoués par ceux-là mêmes qui les défendent en parole. Les états libéraux ont colonisé, torturé, tué, confisqué les biens d’autrui, etc, etc… De la même manière que les clercs ne respectaient pas la morale qu’ils prétendaient d’origine divine, les libéraux ne respectent pas la morale qu’ils ont eux-mêmes voté. Sont-ils vraiment d’accord avec leur morale ?
Enfin, la morale collective est censée être un compromis entre toutes les morales individuelles. Mais d’où viennent ces morales individuelles selon les libéraux ? Il y a deux types de réponses à cette question. La réponse métaphysique ou relativiste estime que la morale est un choix. Nous choisissons nos principes et nous choisissons de nous y tenir ou pas. On retombe ici sur une forme de transcendance, pas de la morale, mais du libre-arbitre. Nous serions capable de choisir sans aucune influence quel principe on juge bon, et quel principe on juge mauvais… Mais pour juger un principe « bon » ou « mauvais » il faut bien déjà avoir une échelle de valeur, une morale. Ce raisonnement ne tient pas.
Le deuxième type de réponses est un matérialisme vulgaire qui résume tout à la génétique. Les premiers libéraux parlent de « nature humaine ». On connaît la phrase de Hobbes « l’homme est un loup pour l’homme ». Nous serions initialement tous à la recherche de notre intérêt égoïste, en compétition les uns avec les autres pour jouir des ressources de l’environnement. Rousseau rétorque que l’humain est bon par nature. C’est la société qui l’a pervertie mais à l’origine il vivait en harmonie avec la Nature et ses semblables. Dans tous les cas, la morale a des racines génétiques. Cette approche est bien plus fructueuse mais elle néglige complètement l’origine historique et sociale de la morale. Et il y a une explication très simple à cela : le libéralisme est l’idéologie de la bourgeoisie. La bourgeoisie est la classe dominante du système capitaliste. Il lui est nécessaire de croire que ses principes moraux sont le reflet fidèle de la nature humaine. Je développerai dans la deuxième partie.
Revenons à la question de la transcendance. On vient de voir que la morale varie selon l’époque. La morale catholique n’a pas existé en tout temps puis elle-même a été replacée par la morale protestante (au sein même du christianisme) et par l’humanisme laïc. Cette variabilité selon l’époque est en soi un argument contre l’idée qu’elle est transcendante. Soit il n’y a qu’une vraie morale et on s’en éloigne ou on s’en rapproche selon l’époque, ce qui est la vision métaphysique et religieuse. Soit il n’y a pas de vraie morale et la morale est toujours quelque chose de subjectif, c’est la vision matérialiste.
Un deuxième argument est qu’elle varie aussi selon le lieu. C’est ce que montrent les ethnologues qui étudient les différentes sociétés non-industrialisées. Ils constatent que ce qui nous semble répréhensible ici, ne l’est pas toujours là-bas et inversement. Cette variabilité a servi d’argument au libéralisme métaphysique / relativiste. Cependant cette variabilité est elle-même relative. Aussi il est assez exceptionnel de trouver des sociétés où l’acte de tuer soit moral en toute situation. On en trouve où tuer des enfants n’est pas immoral lorsqu’ils sont handicapés où lorsqu’on rationne la nourriture ou qu’ils sont une charge1. Ce qui sert au contraire d’argument au matérialisme (libéral ou dialectique). Claude Lévi-Strauss parle par exemple de l’inceste comme d’un tabou fondamental. Il se base sur des observations (l’inceste serait prohibé dans toutes les sociétés étudiées) et tente d’y apporter des explications sans se référer à une morale transcendante (pour mélanger les familles il ne faut pas chercher son ou sa partenaire dans sa propre famille). Même si en l’occurrence la notion de famille et donc celle d’inceste varie d’une société à l’autre. Ainsi pour nous un mariage entre cousin ou entre nièce et oncle est jugé incestueux alors que dans d’autres sociétés ça peut ne pas être le cas.
Le risque est ici de retomber sur une morale transcendante sans s’en rendre compte en prenant les valeurs morales valables dans notre société et en les généralisant à toute l’humanité. Ce qu’on appelle l’ethnocentrisme. C’est pourquoi la vision libérale métaphysique et relativiste a pu s’affirmer notamment via l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss contestant l’évolutionnisme. Les sociétés ont été confrontées à différents phénomènes et elles ont construit leurs cosmologies pour donner une cohérence à ces phénomènes. Elles se sont ensuite choisies des valeurs morales qui collaient à leurs visions du monde. Nos sociétés industrialisées ne font pas exception. Jusque là, cela semble matérialiste. Cependant ça dérive lorsqu’il est affirmé que toutes les cosmologies se valent. Par conséquent, toutes les valeurs morales déduites de ces cosmologies seraient aussi justes les unes que les autres car elles sont celles qui permettent de vivre en cohérence avec la cosmologie de la société. Toute modification de ces valeurs morales serait une dénaturation. Aussi il faudrait préserver ces cultures et en quelque sorte parcelliser le monde pour éviter les influences réciproques.
Cette conception récente se base sur une autocritique bienvenue de l’ethnologie qui était à l’origine l’ethnologie était une pseudo-science réellement coloniale et raciste. Alors les « influences » entre culture étaient loin d’être réciproques. Elles étaient, et sont encore, majoritairement une incursion par la violence de la culture des sociétés capitalistes dans celles des sociétés non-industrialisées.
Les deux visions libérales s’affrontent donc sur le plan morale. La vision libérale progressiste, humaniste et universaliste qui a accompagné le colonialisme défend des droits individuels universels qui devraient être garantis y compris dans ces sociétés. On peut voir cet affrontement dans le cas de l’excision. Pour les défenseurs des droits individuels l’excision porte atteinte aux droits individuels de tout être humain qui la subit. Pour les défenseurs d’un relativisme culturel ce jugement est une ingérence. L’excision est certes moche selon notre vision « occidentale » mais dans ces sociétés elle serait « moins mal perçue ». Il s’agirait d’une particularité culturelle qu’on n’aurait pas l’autorité de juger et encore moins de combattre en tant que personnes étrangères.
Ces deux visions libérales s’affrontent aussi lorsqu’il s’agit de juger les individus au sein de notre propre société capitaliste. La vision matérialiste vulgaire individualise la morale au sein d’une même société. Cela peut passer par le fait de traiter les comportements déviants comme des maladies. Ainsi, dans nos sociétés industrialisées on a tendance à psychologiser les comportements qui s’éloignent trop de la morale « moyenne ». Dès qu’une personne a des comportements « anti-sociaux », agressifs par exemple, la tendance libérale, individualiste, va en chercher la cause dans une pathologie mentale. A l’inverse, la version métaphysique va considérer que dans le domaine moral personne n’a tort. On se retrouve ici davantage dans la filiation de Foucault ou Deleuze. Chaque personne vit dans sa vérité et s’est construit ses propres valeurs morales et on ne peut pas les départager.
Le défaut de la vision en terme de pathologie et de droits individuels est de recréer une morale transcendante laïque. Basée sur des règles censées permettre le vivre ensemble. L’imposition de ces règles à d’autres sociétés se fait cependant nécessairement par la contrainte. Le relativisme culturel a l’avantage de comprendre que les systèmes de valeurs moraux ne sont pas scientifiques. Le nôtre n’est donc pas « meilleur » que ceux des autres nous n’avons pas de légitimité à l’imposer. Cependant, à partir de ce constat il interdit complètement l’étude scientifique de ces systèmes, se cantonnant à de la pure description. En plus de ne pas avoir la légitimité d’imposer notre système moral, nous ne serions pas capables de comprendre ceux des autres sociétés. Il faudrait forcément ressentir ces cultures comme ceux qui y vivent les ressentent pour pouvoir réellement les comprendre. Notre approche serait donc forcément biaisée par notre appartenance culturelle. On glisse plus ou moins vers l’ethno-différentialisme et la disqualification de la science comme si elle n’était qu’un produit culturel de l' »Occident ».
Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet mais ce n’est pas le nôtre. Je dirai simplement que je me revendique du matérialisme non mécaniste. Je pense qu’on peut surmonter les contradictions entre les deux types de libéralisme par une démarche scientifique matérialiste qui s’affranchit de leurs limites. Je maintiens donc que les conclusions scientifiques ne sont pas seulement valables pour celui qui les prononce. C’est faux de dire que la science est un produit culturel de l' »Occident ». La science n’est que la formalisation et l’encadrement de notre aptitude à comprendre le monde qu’on exerce de manière générale. Notre seule façon de vérifier la validité d’un savoir est l’expérience. La science encadre cette démarche expérimentale pour réduire les biais. Mais de tous temps l’expérience a existé ne serait-ce que sous la forme du travail. C’est-à-dire la transformation de notre environnement. Dit autrement : on vérifie que nos idées sur le monde sont vraies en agissant sur le monde. Si le résultat de notre action est celui qu’on avait prévu alors c’est que nos théories sont suffisamment valides. Sinon c’est qu’on a fait une erreur quelque part.
Par conséquent, la science a peut-être été formalisée en Europe aux alentours du quinzième siècle mais c’est le résultat d’un long processus historique par lequel des humains ont appris à connaître leur capacité à produire de la connaissance. Capacité qui est présente chez tous les êtres humains quels qu’ils soient.
De même, notre capacité à produire des systèmes culturels ou moraux est elle aussi d’origine génétique et donc universelle. Elle est une propriété du cerveau humain qui est structuré de la même façon qu’on habite dans une société industrialisée ou dans une société non-industrialisée. Donc on peut très bien étudier cette capacité et par suite comprendre les systèmes moraux et culturels des autres « peuples » et comment ils se sont développés. En revanche, les valeurs morales elles-mêmes ne sont pas inscrites dans le patrimoine génétique. Elles résultent de l’interaction entre nos propriétés à les produire et notre environnement qui guide comment ces propriétés se manifesteront. Ce texte est une réflexion allant justement dans ce sens.
La vision bourgeoise de l’origine de la morale
Nicolas Baumard et Stéphane Debove qui travaillent sur ce sujet en tant que biologistes de l’évolution. Ils proposent donc une théorie sur l’origine de la morale. Cette théorie correspond en partie à la conception matérialiste vulgaire du libéralisme que j’ai critiqué. C’est pourquoi je la désigne en tant que « vision bourgeoise » pas uniquement dans un sens péjoratif. Le libéralisme étant la philosophie de la bourgeoisie. Voyons donc avec cette exemple concret ce que je reproche à cette approche.
Nicolas Baumard et Stéphane Debove partent du même constat que moi : la coopération a une place essentielle chez l’espèce humaine. Ils ajoutent, et encore une fois je ne peux qu’acquiescer, que la coopération et la morale sont intrinsèquement liées. Cependant ils ne définissent la morale comme un synonyme d’équité2 et donc comme un comportement. A mes yeux cette définition est elle-même plus morale que scientifique puisqu’elle préjuge qu’il est « Bon » de se comporter de manière équitable. Si on se rapporte à ce que j’ai dit plus haut, ils prétendent que le fait d’être « bien » est une propriété d’un acte équitable. Autrement dit ils font de la morale une chose transcendante.
Or je n’ai pas lu de leur part de données scientifiques pour accréditer ce point de vue. Ils se content de comparer leur préjugé selon lequel l’équité est « bien » avec les préjugés qui seraient couramment admis (sans démontrer non plus qu’ils sont vraiment admis par une majorité de personnes). Ils citent une juxtaposition d’exemples de comportements et nous devrions accepter sans discuter que la plupart des gens les trouve soit bien soit mal.
Cela pose un premier problème car pour moi équité et morale sont deux choses distinctes. On peut ainsi juger qu’un partage équitable est une bonne chose mais on peut aussi très bien juger que c’est une mauvaise chose. L’équité peut être mesurée de façon plus ou moins objective. S’il y a une quantité de ressources à répartir entre un certain nombre de personnes on peut diviser la quantité de ressources par le nombre de personnes et on obtient la part que chacun devrait avoir dans le cas d’un partage équitable. J’ai 6 bonbons, nous sommes 3, 6/3 = 2 bonbons chacun. Peu importe mon opinion, ce partage reste le plus équitable. J’ai des doutes quant au fait qu’il existe des gènes qui nous poussent à partager équitablement ou de façon méritocratique mais ce dont je suis sûr c’est que ça ne signifie à aucun moment que ces comportements sont moraux en soi.
Maintenant qu’il est clair que pour Nicolas Baumard et Stéphane Debove un comportement équitable est par définition moral, voici leur théorie sur l’origine biologique de la morale (en réalité du comportement de partage). Les membres d’un groupe vont chercher à se rapprocher des individus les plus partageurs (par exemple dans la répartition du produit de la chasse) car ça leur sera profitable. Ainsi, si un gène permet d’être plus partageur il favorisera son porteur qui sera davantage choisi par ses pairs comme « partenaire ». Mais ce gène devient désavantageux dès lors qu’il incite la personne à donner plus aux autres que ce qu’elle garde pour elle. La conclusion est donc que les gènes qui codent pour que nous préférions une répartition équitable, où chacun a la même chose, sont ceux qui sont les plus favorisés et se généralisent à la population. Et lorsqu’on rajoute l’idée que tout le monde ne participe pas avec autant d’importance dans le travail collectif pour obtenir un certain nombre de biens la répartition « morale » est « méritocratique » c’est-à-dire proportionnelle à l’importance de la participation.
Pour démontrer cette hypothèse Stéphane Debove a eu recours à une simulation informatique. C’est-à-dire qu’il a programmé une population virtuelle dans un environnement virtuel où se trouve des ressources virtuelles. Les individus virtuels devaient collaborer pour avoir des ressources puis ensuite répartir les ressources entre les membres ayant participé à la collecte. Chaque individu étant doté d’un gène qui déterminait à quel point il était partageur. Ce qui variait aléatoirement d’un individu à l’autre. Puis les individus se reproduisaient et transmettaient leurs gènes à leurs enfants puis mouraient. Si un individu vivait plus longtemps, il avait plus longtemps l’occasion de se reproduire et donc transmettait davantage son génome. Donc plus la génération suivante comptait d’enfants aussi partageurs que lui. Le but de la démarche était de voir quel type de partage permettait de vivre le plus longtemps et de se reproduire le plus. Pour ça, on regarde au bout de nombreuses générations quels sont les gènes les plus répandus dans la population. Et les comportements de partage associés à ces gènes. Dans la simulation de Stéphane Debove le comportement qui se généralise est celui de répartition équitable lorsque tout le monde travaille autant et le comportement de répartition méritocratique lorsque certains travaillent plus que d’autres. Enfin il « confronte » ces conclusions aux comportements « observés » (c’est-à-dire comment vous et moi nous comportons).
Outre l’approximation inhérente à la création d’un environnement virtuel et de gènes virtuels qui pour moi limitent définitivement cette approche, le principal problème est de considérer qu’un ou plusieurs gènes déterminent un comportement. Avant même de postuler cette idée il faudrait le vérifier empiriquement. Ils n’ont pas cherché un gène réel chez les humains mais ont postulé qu’il en existait.
Je remarque en outre que les conclusions de l’étude de Stéphane Debove confirment étrangement le présupposé à la base de l’idéologie économique libérale. Ce qui me laisse penser que l’interprétation est biaisée par le fait que le chercheur pense que la méritocratie est morale. Cela expliquerait la confusion qu’il fait entre équité (comportement) et morale (opinion).
Je ne peux pas leur retirer cependant qu’ils rapportent plusieurs expériences faites dans différentes populations de culture différente et sur des enfants de jeune âge. Par exemple, une expérience où deux enfants doivent s’entraider pour activer un mécanisme qui libérera des billes. Sauf que la machine donne 3 billes à un des deux enfants et une seule au second. Or, très tôt, dans plus de 80% des cas, l’enfant ayant reçu deux billes de plus en donne une à son camarade. Ce genre d’expériences semble coller avec les résultats de la modélisation. Une sélection naturelle dans des circonstances semblables à celles modéliser auraient engendré la sélection de gènes déterminant des comportements de ce type. Le fait qu’ils soient acquis très tôt et semblent trouver confirmation dans de nombreuses cultures suggèrent une prédisposition génétique.
Je suis en effet intimement persuadé que l’empathie et le sentiment de dépendance mutuelle sont génétiquement déterminés. De même qu’ils sont des prérequis indispensables à l’entraide. Mais je parle ici de sentiments, je ne crois pas que des actions puissent être génétiquement déterminées (à part quelques réflexes basiques). Ainsi les comportements de d’entraide ou de partage équitable sont encouragés par l’empathie et le sentiment de dépendance mais on ne peut pas dire qu’ils sont codés par un gène.
Les gènes déterminent des caractéristiques morphologiques. Ce sont ces caractéristiques morphologiques qui déterminent ensuite la façon dont notre organisme va réagir face aux stimulations de l’environnement. Un comportement est toujours issu de la rencontre entre un phénotype et un environnement. Chaque stimulus affectant le développement de l’organisme et donc les réactions futures de cet organisme.
Dans le cas de l’apprentissage de la répartition équitable on devrait donc reformuler l’hypothèse comme suit : les gènes codent des structures neuronales qui mesurent la quantité de travail fournie par nos pairs et la compare à celle que nous avons fournit lors d’un travail collectif. Ces structures neuronales accordent ensuite une valeur positive aux individus qui ont le plus travaillé ce qui nous donne l’envie de leur donner une part proportionnelle au travail qu’ils ont fourni. Si aucune autre structure neuronale ne suggère d’autre comportement, nous aurons ainsi un comportement équitable. Je trouve néanmoins cette hypothèse peu crédibles, comment est-il possible que des façons de percevoir, d’interpréter et de calculer le travail d’autrui (qui peut prendre des formes très différentes d’une situation à l’autre) se soient inscrites dans les gènes ? En tout cas, pour en avoir le cœur net il faut faire des expériences bien différentes à des simulations informatiques.
Enfin, je pense qu’il n’est pas besoin d’observer d’autres cultures pour s’apercevoir que le partage méritocratique ou équitable est loin d’être la norme. Les capitalistes qui en font l’apologie sont indiscutablement ceux qui perçoivent le plus sans aucun mérite. Or je n’ai pas l’impression que cette situation leur pose un problème moral. Dans ce même système il a fallu que des prolétaires se battent (et donc risquent leur vie) pour arracher comme droit qu’on redistribue à des personnes qui ne travaillent pas (personnes invalides, malades, inactives, enfants, retraités…). On peinerait d’ailleurs à trouver des sociétés qui trouvent immoral que les enfants ne travaillent pas, qui refuse le droit aux femmes enceintes de manger si elles ne participent pas, idem pour les personnes âgées ou invalides. Enfin on peut aussi remarquer que dans la société féodale l’aristocratie jugeait impropre et déshonorant de travailler. Ils étaient pourtant dotés des mêmes gènes que nous.
Nicolas Baumard propose donc une conception individualiste de la morale typique d’une société bourgeoise comme en atteste le fait qu’elle fasse appelle à la notion de « marché de l’entraide ». Le matérialisme mécaniste fait donc l’erreur d’assimiler intérêt économique et intérêt matériel et celle d’en déduire que les individus sont guidés par leurs propres intérêts égoïstes. Pour un matérialisme conséquent rien n’existe en-dehors de la matière aussi les besoins sociaux (besoin d’être accepté par les autres et de ne pas les faire souffrir) sont des besoins matériels – aussi contre-intuitif que cela paraisse. Le nier revient à réhabiliter l’idéalisme ou du moins le dualisme.
Ce problème vient de la racine de la philosophie libérale. Le libéralisme postule que nous serions dotés de libre-arbitre. C’est-à-dire que ne serions pas totalement influencés dans nos choix. Le libre-arbitre ne subit donc pas les altérations de la matière. De ce fait, il ne peut pas être lui-même matériel. Partant de l’idée que les choix des humains sont en partie déterminés par le libre-arbitre immatériel, les libéraux établissent une différence entre ce qui serait naturel et ce qui est produit par l’être humain (artificiel). L’être humain transforme la matière en prenant des décisions qui passent par son libre-arbitre. Ce qui fait que l’objet produit n’est pas le fruit des lois de la nature. On retrouve cette vision dualiste libérale par exemple à chaque fois qu’on oppose l’activité humaine à la nature, lorsqu’on dit que les produits « chimiques » ne seraient pas naturels, lorsqu’on prétend que la nature se venge de l’être humain comme si ce dernier lui était extérieur, etc…
L’être humain est donc coincé entre son une nature matérielle et son libre-arbitre immatériel. Sa nature immatérielle vient de son esprit, de sa réflexion, de sa pensée rationnelle. Sa nature matérielle quant à elle vient de son corps et donc de sa génétique. La science bourgeoise a récupéré ce présupposé en faisant du libre-arbitre une propriété émergente de l’esprit humain. Sans parvenir à expliquer comment, elle postule qu’au cours de son évolution l’être humain est devenu tellement intelligent qu’il a été capable de se remettre en question, de surmonter ses instincts et pulsions corporelles et de prendre des choix réfléchis. Cette vision qui prend désormais des atours scientifiques (mais sans le fond : la preuve expérimentale) vient en droite ligne de la pensée des Lumières.
C’est pourquoi il y a une distinction historique entre sciences « humaines » et sciences « naturelles ». Les sciences humaines étant censées être moins exactes car ses sujets d’études sont dotés d’un libre-arbitre qui les rend irréductibles à des déterminismes. Il existerait alors une logique des choix humains indépendante des « lois de la nature ». Ainsi à l’échelle des disciplines scientifiques les deux visions libérales entre les sciences « naturelles » pour celle matérialiste et sciences humaines pour celle « relativiste ».
Les sciences humaines agissent comme une réaction au mécanisme des sciences « naturelles » mais en jetant souvent le bébé matérialiste avec l’eau sale. L’étude de la morale appartient a priori au domaine des sciences humaines. Ainsi l’adhésion à des opinions morales est en partie affaire de réflexion consciente et libre de toute influence. De la même manière, les actes seraient aussi en partie issus d’un calcul rationnel où l’on mesure le pour et le contre en fonction de notre morale. On voit bien que selon ce scénario le mécanisme a été sorti par la porte pour rentrer par fenêtre. Au final c’est surtout le matérialisme qui en pâti.
A l’inverse, les besoins physiologiques peuvent être étudiés par la biologie car ils seraient, eux, matériels. C’est pourquoi lorsqu’on parle de besoins matériels comme des besoins irrépressibles on suppose d’une part qu’il s’agit de besoins d’ordre économique (puiser des ressources), d’autre part qu’il s’agit de besoins déterminés génétiquement et non pas par l’activité sociale.
Dans ce cadre, les travaux de Nicolas Baumard et Stéphane Debove partent probablement de l’ambition de débarrasser la morale du libre-arbitre. Il faut donc en faire quelque chose de matériel afin de rendre son étude scientifique possible. Nicolas Baumard écrit ainsi que « Nous n’avons pas de préférence pour la morale, ni ne faisons de calculs moraux. Nous suivons (plus ou moins […]) notre sens moral sélectionné par l’évolution. Ce qui existe, ce sont des intérêts au niveau évolutionnaire (l’intérêt par exemple à trouver des partenaires pour coopérer) et des dispositifs cognitifs au niveau psychologique. Ces dispositifs cognitifs ne visent pas l’intérêt individuel, ni même la réputation. Ils se contentent de fonctionner d’une manière qui, tendanciellement et indirectement, contribue au succès reproductif. ».
Cependant, ils ne poursuivent pas le raisonnement jusqu’à remettre en question la distinction entre sciences humaines et sciences « naturelles ». Aussi, ils sont contraints d’aborder le problème de la morale uniquement avec les outils de la biologie : la théorie synthétique de l’évolution. Ils calquent la morale sur les besoins économiques dont on sait qu’ils ont des sources génétiques et ont été sujets à la sélection naturelle. Ils peinent à concevoir l’interaction entre gènes et environnement notamment social. Où alors ils se représentent l’environnement social, qui permettra la sélection naturelle des gènes d’entraide, comme un marché, une rencontre d’individus en concurrence pour des ressources.
Ils s’en tiennent à l’opposition entre culture et nature. Selon cette opposition, le corps humain, matériel, évolue dans un environnement matériel. En revanche, la pensée humaine, immatérielle, évolue dans un environnement immatériel ou « symbolique » qu’on appelle souvent la « culture ». Le cerveau est donc la rencontre entre la dimension matérielle de l’être humain et sa dimension immatérielle. Il produit une pensée immatérielle qui est donc influencée par deux chose : – la structure matérielle du cerveau, déterminée génétiquement et – l’environnement culturel dans laquelle elle évolue, immatériel. Dans cette optique le seul moyen de trouver des causes matérielles à la pensée est de les rendre génétiques. Or la sélection naturelle favorise les caractères (génétiquement déterminés) qui permettent aux individus de survivre. La conclusion du matérialisme mécanique est donc que si la morale est un caractère génétiquement déterminé elle a dû servir l’intérêt personnel.
La seule exception faite par Nicolas Baumard et Stéphane Debove est la sélection de parentèle. Nicolas Baumard rappelle à ce juste titre qu’on doit distinguer « le niveau évolutionnaire du niveau psychologique2 ». C’est la seule explication pour qu’un comportement sélectionné ne pas serve les intérêts de l’ego mais soit profitable aux porteurs des gènes. La sélection de parentèle c’est quand un gène est sélectionné lorsqu’il programme, chez un individu donné, un comportement qui va favoriser la survie des membres de sa famille (les parents donc) qui portent donc eux aussi ce gène.
La sélection de parentèle permet d’expliquer comment un gène se répand parmi une population à partir d’une mutation ayant eu lieu chez un seul individu à la base. Cet individu va le transmettre à ses descendants. Puis, comme le gène en question favorise l’entraide entre membres d’une même famille, les descendants vont s’entraider et donc avoir plus de chances de survivre, donc se reproduire davantage, et ce gène va se diffuser dans toute l’espèce.
Comme le dit Nicolas Baumard les valeurs morales ne sont pas un choix ou une préférence. Contrairement à ce qu’il dit elles ne sont pas non plus un caractère génétiquement déterminé. Les valeurs morales sont une nécessité produite par l’action collective des humains. Les comportements que nous sommes beaucoup à être obligés d’adopter ne peuvent pas être immoraux. Parmi ces comportements se trouve tout ce qui permet de répondre à nos besoins physiologiques connus.
Nature et Culture
Pour résoudre ces limites il faut « réconcilier » sciences humaines et sciences dites naturelles. La seule façon d’y parvenir c’est de reconnaître que le libre-arbitre n’existe pas. L’humain et tout ce qu’il produit, que ce soit des pesticides, de la musique ou des opinions morales, est naturel. Les sciences humaines sont des sciences qui étudient des phénomènes naturels.
Cela signifie que la culture n’est pas un environnement immatériel dans lequel évolue la pensée. Elle est un environnement physique et la pensée est un phénomène matériel. La culture suit les lois de la physique. Comprendre la morale d’un point de vue matérialiste ne coïncide pas avec le fait de lui trouver des sources génétiques. Au contraire, il s’agit d’interpréter les influences culturelles comme des influences matérielles. Ce qui signifie qu’on doit en trouver les propriétés matérielles. Il faut séparer la distinction culture immatérielle / nature matérielle en une distinction déterminismes génétiques / déterminismes environnementaux.
J’admets donc volontiers que la propension à coopérer a des facteurs génétiques. Je reconnais aussi que la morale est intimement liée à cette propension à coopérer. Donc il y a bien des bases génétiques prédisposant au développement d’une morale. Par contre, le contenu de cette morale, ce que nous allons trouver bien ou mal, n’est pas inscrit dans l’ADN.
Au contraire, l’aptitude à développer des jugements moraux est un moyen qu’a l’individu de s’identifier aux autres membres d’un groupe donné. Elle doit donc être modulable. D’une part, il y a une base génétique qui rattache la morale à des ressentis à la fois individuels et universels. Les sensations désagréables voir douloureuses et agréables sont une limite qui rappelle aux individus leurs besoins physiologiques. C’est la base qui rend possible toute valorisation, toute hiérarchisation subjective des phénomènes. Elle est universelle parce qu’elle est une des aptitudes les plus communes dans le règne animal. Elle est essentielle pour guider les actions des organismes sensibles pour leur éviter le danger et les attirer vers ce qui est vital. Ce qui permet aux individus d’une même espèce de trouver facilement des bases communes à la morale. Tous souffrent et à peu près dans les mêmes conditions.
D’autre part, les êtres humains sont particulièrement sociaux. Si bien que parmi leurs besoins physiologiques on compte celui de se sentir apprécié par ses pairs. C’est ce besoin qui fait que nos jugements de valeurs moraux doivent se calquer sur ceux des autres. Cette faculté d’adapter nos valeurs aux autres permet de renforcer la cohésion des individus d’un groupe. Il s’agit là du rôle évolutionnaire de la morale. En renforçant la cohésion du groupe, en permettant l’émergence d’une identification réciproque des individus, la morale soude les sociétés qui durent alors plus longtemps, les individus sont davantage capables de se mettre en retrait pour leurs pairs et la survie du groupe. C’est donc une sélection de groupe qui agit. Les sociétés dans lesquelles le besoin de se sentir apprécié déterminait plus la morale que les besoins de fuir le désagréable et de se rapprocher de l’agréable s’en sont mieux sorties que des sociétés où les désaccords individuels mettaient en péril la cohésion.
La sensibilité comme source génétique de la morale
On ne peut pas considérer la morale comme transcendante. Premièrement, la morale change selon l’époque, deuxièmement elle change selon le lieu. Cependant, ces indices ne sont pas à proprement parler des contre-exemples qui réfuteraient l’idée qu’il existe une morale transcendante. De plus, si la morale n’est pas transcendante il faut expliquer d’où nous vient ce système de valeur et pourquoi beaucoup de gens y accordent une importance aussi grande quitte à croire que leurs actions sont guidés avant tout par leurs principes moraux.
L’argument béton contre l’idée d’une morale transcendante est tout simplement que nous n’avons pas la moindre preuve empirique qu’il existe une morale en-dehors de nos têtes. Ni On ne saurait même pas dire sous quelle forme elle existerait, on ne sait donc même pas où chercher. On ne peut constater l’existence que de propriétés matérielles. Il existe cependant une façon plus ou moins matérialiste de refonder l’idée qu’un acte peut être jugé de façon absolue comme Bien ou Mal.
Un jugement moral met en jeu deux entités : une personne (qui juge) et un phénomène (qui est jugé). Pour parler d’une forme de transcendance de la valeur morale d’un acte il faudrait que celle-ci soit une propriété du phénomène jugé. On pourrait alors mesurer la valeur morale comme on mesure une masse ou une vitesse. Évidemment, nous n’avons jamais trouvé la moindre propriété matérielle qui puisse être reliée à la valeur morale.
La valeur morale n’est donc pas une propriété de ce qui est jugé. Tuer n’est pas mal en soi. C’est mal selon la personne qui juge. Elle est donc une propriété de la personne qui juge. Et plus particulièrement du jugement. C’est pourquoi on parle de jugement moral. « Moral » est l’adjectif qualificatif du jugement. Cependant, il faut encore que cette propriété soit mesurable, donc matérielle. Cela signifie qu’un jugement est un phénomène matériel.
Les questions à résoudre sont donc : En quoi consiste l’existence matérielle d’un jugement ? A quelle propriété matérielle on se réfère lorsqu’on parle de jugement moral ?
Pour ce faire on peut se rapporter à cette page où je propose une façon d’expliquer comment notre cerveau produit un jugement à partir de notre expérience sensorielle.
Pour faire simple, on appelle « jugement » le processus par lequel on confère de la valeur à une idée. Il est donc une forme d’interprétation. La matérialité d’un jugement est la même que pour n’importe quelle interprétation, il est donc une activité neuronale. On peut d’ores et déjà en déduire que le jugement dépend de la structure du cerveau. Celle-ci est déterminée génétiquement mais aussi en partie malléable de part la plasticité cérébrale. Le processus par lequel on juge est donc à la fois universel et dépendant des situations vécues individuelles.
Ce qui nous permet de considérer que les choses ont une valeur provient du fait qu’on est sensibles. Et que notre cerveau classe ses sensations comme agréables ou désagréables après interprétation. La nature des signaux que nos nerfs sont capables de capter et la façon dont ces signaux seront interprétés sont en partie déterminés par les gènes. Donc par la sélection naturelle.
Quant à la qualification moral, vulgairement cela veut dire qu’on divise les choses en bien et mal. En réalité, j’appelle « morale » tout jugement de valeur qui se prétend objectif. C’est-à-dire qui fait de la valeur non plus quelque chose de ressenti mais une propriété de l’objet. Même quelqu’un qui dit « ce n’est que mon avis mais je trouve ça mal » fait de la morale quelque chose d’objectif malgré sa précaution de langage. En comparaison « j‘ai mal » ou « je n’aime pas » font référence à des ressentis. La morale soumet le jugement à la chose jugée. La raison est qu’un jugement à prétention objective peut être débattu. On peut discuter des critères qui permettent de catégoriser une chose comme bien ou mal. A l’inverse, un ressenti n’est pas discutable. C’est pourquoi je parle de valeurs partagées.
Comme le souligne Henri Laborit dans L’éloge de la fuite la morale ne se résume pas aux ressentis. Plus un organisme a un cerveau développé plus il est capable de retenir les suites d’actions qui l’ont conduit a une sensation agréable ou désagréable. Ainsi il se met à donner une valeur non plus seulement à la sensation désagréable mais à la suite d’actions qui l’a amenée. Schématiquement, les notions de « bien » et de « mal » signifient d’abord respectivement « agréable » et « désagréable » puis progressivement se mettent à signifier « sûr » et « dangereux ».
Tous les individus d’une même espèce sont biologiquement très proches (c’est-à-dire beaucoup plus proches entre eux qu’avec des individus d’une autre espèce). Donc il existe beaucoup de situations où ils vont ressentir la même chose. Ils seront brûlés à peu près aux mêmes températures, tués ou rendus malades par les mêmes substances, ils ressentiront du plaisir aux mêmes parties du corps, etc, etc… Il y a une cohérence, donc il peut y avoir une compréhension mutuelle. C’est là que joue le caractère universalisant de la génétique. Nos appareils perceptifs sont semblables, nos cerveaux sont semblables donc nos interprétations sont semblables et notamment nos jugements de valeur.
Il est donc indéniable que la morale s’appuie sur la capacité du système nerveux des humains à hiérarchiser les informations qui lui parviennent des sens. Cependant elle ne s’y réduit pas. La morale apparaît comme une extériorisation du jugement. Puisque certains de nos jugements concordent nous avons tendance à penser qu’ils ne dépendent pas de nous mais sont une vérité objective. Pour en arriver à une telle déduction il nous faut pouvoir échanger à ce sujet avec les autres. La morale implique donc un langage élaboré.
Elle implique aussi des capacités intellectuelles développées comme la « théorie de l’esprit« . La « théorie de l’esprit » n’est pas une théorie sur l’esprit mais une capacité. On dit d’un animal qu’il a une théorie de l’esprit s’il est capable de 1) reconnaître les autres individus agissants (les animaux) 2) prêter des intentions aux actions engagées par ces individus et donc être capable d’anticiper leurs réactions. Il y a encore un degré supérieur c’est la capacité de comprendre que les autres individus sont aussi capables de nous prêter des intentions. Quasiment toutes les espèces animales sont capables d’exprimer le dégoût, la douleur ou au contraire l’attirance, le plaisir. Et même la colère, la peur, la tristesse, l’envie. Sans une théorie de l’esprit est très développée les humains peineraient à comprendre les manifestations de dégoûts, de peur, de plaisir des autres. Encore plus à les assimiler à ses propres ressentis.
Les sensations agréables et désagréables sont par nature celles qui marquent le plus les individus. Dont ils ont le plus conscience, sans forcément savoir leur source. Il n’est donc pas surprenant que les échanges aient à un moment ou à un autre tourné autour de ça. Tant et si bien qu’il est faux de dire que les ressentis sont individuels. A plus forte raison pour une espèce sociale. C’est ce que montre cette vidéo en lien à propos des neurones miroirs. Nous avons une prédisposition à l’empathie. Les ressentis sont donc en partie collectifs avant même d’être conscients.
Morale et irrationalité
Le glissement de désagréable à dangereux peut très bien être erroné. On peut attribuer le danger ou la sûreté à des suites d’actions qui n’ont en fait rien à voir. Exemple débile : je dis du mal de mon adversaire sur fifa et je me fais taper. Je pourrais alors croire que la raison de ma défaite c’est le karma, qu’il ne fallait pas parler. Alors qu’en réalité la vraie raison c’est que je joue comme une bite. Mais ça n’a rien d’évident. J’ai fait une suite d’action : dire du mal de l’adversaire, et il m’est arrivé une chose désagréable : la défaite. Faire la différence entre chronologie et causalité peut paraître évident à l’heure actuelle car la pensée rationnelle / scientifique s’est installée. Mais à l’époque des premiers Sapiens ce n’était probablement pas le cas.
Le passage à une interprétation ajoute des informations à la perception réelle. L’interprétation synthétise les différents ressentis et les souvenirs qu’ils évoquent. A l’inverse, le passage d’une interprétation à sa formulation langagière retire des informations. Le langage n’est qu’une suite de symboles sonores, gestuels (donc visuels ou tactiles), olfactifs pour certaines espèces ou scripturaux (visuels donc). Ces symboles font référence à des ressentis mais ne les transmettent pas directement. Tout l’art du langage est qu’un même symbole doit être suffisamment associé par chaque individu à un même ressenti pour que la communication puisse se faire.
Ainsi l’interprétation a pour objectif de sélectionner et hiérarchiser les informations pour guider notre action. C’est un peu comme si elle résumait tout ce qui est perçu dans un rapport synthétique qu’elle présente ensuite à la conscience. Ce rapport synthétique doit permettre d’avoir une vision d’ensemble où les informations les plus importantes sont mises en exergue. Dans ce cas le but est que l’interprétation nous permettent de nous rapprocher de la réalité objective. Sauf que dans notre cas, la vie en société nous a poussé à développer des pensées susceptibles d’être communiquées aux autres et qui permettent la cohésion. Or les interprétations les plus compréhensibles et unificatrices ne sont pas forcément celles qui nous rapprochent le plus de la réalité.
Une pensée irrationnelle peut être plus unificatrice et paradoxalement permettre une meilleure cohésion du groupe et une action collective plus efficace. La morale est donc tiraillée entre les jugements ressentis d’où elle provient et la nécessité d’être communicable et de rapprocher entre eux les membres du groupe. Ainsi on a tendance à trouver « bien » ou « juste » des choses pour lesquelles ce jugement nous évitera un conflit et permettra le consensus. D’un autre côté il est impossible d’oublier ses besoins physiologiques et la souffrance que peut engendrer leur insatisfaction. Ceci limite les écarts que la morale peut avoir avec les ressentis.
C’est donc la façon dont la société est organisée qui façonne avant tout les morales individuelles. Car c’est cette organisation qui nous met au contact de certaines personnes desquelles on cherche l’approbation. C’est aussi elle qui détermine comment on doit agir pour combler ses besoins. Dans une société égalitaire tout le monde comble ses besoins de la même façon. Chacun est donc sensible à la même échelle de valeur morale. Dans une société inégalitaire en revanche tout le monde n’a pas les mêmes besoins. Les dominants ont besoin de justifier leur position. La morale sert alors à convaincre les dominés du bien fondé de la domination. Ce qui peut fonctionner car les dominés sont des humains et qu’ils sont donc capables d’encaisser des sensations désagréables pour rester intégrer dans la vie sociale. La recherche d’approbation sociale peut les amener à admettre la morale dominante.
D’autant que l’organisation sociale définit aussi les points de vue qui seront les plus exposés et ceux qui seront les moins exposés. Elle définit aussi de qui il vaut mieux être l’ami pour éviter les ennuis. Dans une société égalitaire tous les points de vue moraux sont exposés autant les uns que les autres. Mais dans une société inégalitaire la classe dominante a plus de moyen pour diffuser sa morale et condamner les morales concurrentes.
Marx dit justement : “Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante; autrement dit, ce sont les idées de sa domination” dans K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande, Éditions sociales, 1965, pp-52 -55.
Les valeurs morales en vogue dans une société inégalitaire donnée ne reflètent donc pas à peu près la moyenne des opinions de chacun. Les valeurs morales de la classe dominante sont beaucoup plus mises en avant que celles des classes dominées. Or, comme on a vu, nos valeurs morales sont influencées par ce que les autres disent sur nos comportements et nos opinions. Comme les opinions de la classe dominante sont beaucoup plus diffusées, on a l’impression qu’elles reflètent ce que la majorité pense. Du moins ce qu’il est normal de penser. Donc les valeurs morales dominantes ont plus tendance que les autres à nous influencer. Cela peut expliquer que le partage méritocratique semble communément admis à Nicolas Baumard et Stéphane Debove.
Si la génétique a une place là-dedans c’est de façon très indirecte mais décisive au final. Les dominés éprouvent le manque dans leur chair. Les classes dominées sont forcées à négliger leurs besoins physiologiques. Sauf que ceux-ci ne sont pas compressibles à l’infini. Ils sont donc bien plus sensibles à trouver les inégalités injustes. C’est la conjoncture historique qui marque le point de rupture.
Mais ce n’est pas directement le manque qui provoque le développement d’une morale concurrente. C’est encore une fois la nécessité de justifier des comportements auxquels nous sommes contraints. La société inégalitaire contraint les exploités dans des situations où ils sont obligés de se comporter contrairement à la morale de la classe dominante pour subvenir à leurs besoins. Ils sont obligés de « voler », de vendre ce qu’ils n’ont pas le droit de vendre, de se droguer pour supporter leur misère, de travailler dans des conditions illégales (au black on dirait aujourd’hui), entre autres exemples.
Parce qu’ils y sont acculés, ils peuvent ne pas trouver ces actes aussi immoraux que le disent les dominants. Lorsqu’ils sont suffisamment dans cette situation, qu’ils sentent que leur point de vue peut être partagé, alors une morale opposée à la morale dominante peut se développer. La classe dominante a donc intérêt donner l’impression aux exploités qu’ils sont peu à partager leur opinion voir leur situation. Et que ceux qui la partagent sont des personnes illégitimes à émettre des jugements moraux.
Stéphane Debove expose brièvement la thèse de la sélection de groupe pour la morale. « si la morale a évolué par sélection de groupe, dit-il, c’est à dire pour favoriser le succès des groupes et pas des individus, alors on devrait s’attendre à ce que la morale soit essentiellement “utilitariste”, c’est à dire qu’elle cherche à maximiser les gains du groupe.2« . Le problème est qu’il raisonne de façon mécaniste. Comme si la seule manière pour la morale de bénéficier au groupe était de valoriser explicitement ce qui profite au groupe.
La réalité est plus subtile. Je rappelle la phrase de son directeur de thèse : « Nous n’avons pas de préférence pour la morale, ni ne faisons de calculs moraux ». Nous ne faisons pas des choix pour agir dans le sens de nos valeurs morales. C’est le simple fait de partager une échelle de valeur commune qui permet en soi de nous entendre et de nous apprécier et donc de favoriser l’action collective. Indépendamment de ce qui est valorisé et ce qui l’est moins. Comme dans sa thèse, il estime donc que c’est le contenu de la morale qui doit être déterminé par les gènes.
Ce raisonnement conduit Stéphane Debove et Nicolas Baumard à ne pas prendre en compte l’organisation de la société comme une variable environnementale qui fait pression sur la sélection des gènes. Ils font pourtant du comportement de partage méritocratique un propre, sinon d’Homo Sapiens, du moins de la lignée humaine. Et ce du fait de l’importance de la coopération chez les humains comme l’explique Stéphane Debove dans son billet de blog :
« Être choisi comme partenaire de coopération est primordial dans une espèce sociale comme la nôtre. Si on regarde la vie quotidienne de chasseurs-cueilleurs, la coopération est omni-présente : pour élever les enfants, pour chasser, pour préparer les repas, pour se défendre des prédateurs, pour construire des habitations… »
Or notre lignée s’est séparée de la celle des chimpanzés il y a environ 7 millions d’années. Ça faisait déjà un bon moment que nos ancêtres vivaient en société. Leur organisation contraignait les comportements des individus. Dans une société patriarcale par exemple le comportement de partage le plus bénéfique dépend de si on est le mâle dominant, un mâle dominé ou une femelle. A moins de supposer une société parfaitement égalitaire le partage équitable n’était pas forcément le type de répartition le plus avantageux. De la même façon que le libéralisme fait de l’égalité en droit (sur papier) la condition d’après laquelle la libre concurrence est juste. Si l’on part tous du même niveau, le mérite est le seul juge. La collaboration n’implique pas l’égalité des statuts. Le matérialisme mécaniste n’arrive pas à saisir la nature du lien entre pratique et idéologie. La société capitaliste montre qu’on peut avoir une idéologie qui promeut le partage méritocratique dans une société qui ne le pratique pas.
D’autre part, quand bien même nous serions prédisposés au partage équitable, ça peut s’expliquer différemment. En considérant l’équité non comme un caractère inné à l’instar de Baumard et Debove mais comme un caractère acquis qui serait favorisé par nos caractères innés mais de façon collatérale. Il suffit d’admettre que c’est le besoin de se sentir apprécié des autres individus qui est inné et provoque du bien-être ou du moins évite de la souffrance. Dans ce cas, se mettre en retrait pour le bénéfice d’un autre est perçu par l’autre comme quelque chose d’agréable par ce dernier. L’équité fait donc appel à la théorie de l’esprit donc à des capacités intellectuelles avancées. Car il faut que l’autre comprenne qu’on a agit dans son intérêt aux dépens du nôtre. Et qu’on serait aussi heureux que lui si la situation avait été la réciproque. Ajoutons les neurones miroirs et voir l’autre heureux de son sacrifice nous est nous aussi agréable.
De cette manière on peut expliquer que la générosité soit un comportement plus spontané que l’avarice. Mais on laisse la place au changement selon l’environnement. Dans un contexte social particulier, il y a d’autres façons d’être appréciés que la générosité et le partage. Par exemple, dans une société inégalitaire, le fait de se présenter comme de classe supérieure peut justement apporter la satisfaction.
Conclusion
A l’échelle individuelle, la morale sert avant tout à justifier nos façons d’agir aux yeux des autres. Elle dépend donc à la fois du regard de ceux qui nous entourent et de qui on cherche l’approbation et à la fois de nos comportements contraints. On trouve ici une contradiction : il existe des comportements que nous sommes obligés d’avoir et qui, pourtant, sont dépréciés par nos pairs.
Ni le regard des autres, ni nos comportements à justifier ne dépendent majoritairement de la génétique. Ils dépendent d’une intrication entre nos besoins physiologique, génétiquement déterminés, et l’organisation de la société qui nous permet entre autre d’y répondre. L’organisation de la société contraint nos comportements car c’est elle qui détermine ce qu’on a besoin de faire pour gagner sa pitance. Elle contraint aussi ceux des autres. Et puisque nos points de vue moraux et ceux des autres sont déterminés par nos comportements contraints, l’organisation de la société les façonne indirectement.
Ceci explique comment les valeurs morales évoluent de façon matérialiste. Mais ça n’explique pas pourquoi cette aptitude à avoir des jugements moraux s’est généralisée. L’empathie, d’origine en partie génétique, joue sans doute. Nous sommes sensibles aux ressentis des autres. Nous avons besoin qu’ils nous traitent avec amour et nous apprécions les voir heureux. Mais cette empathie n’est pas apparue juste pour qu’on vive dans un monde de bisounours. Elle aussi est issue d’une nécessité, celle de vivre en groupe et d’agir collectivement.
Les sociétés avec la morale qui permet la meilleure cohésion et favorise le plus l’action collective vivent plus longtemps et peuvent comprendre plus de membres. Si cette société en rencontre une autre, c’est probablement ses valeurs morales qui vont s’imposer à l’autre. S’il y a guerre, la société la plus soudée, avec la meilleure identité collective va survivre. Or la morale comme mise en cohérence sociale de l’empathie joue ce rôle. Elle formalise, sans le comprendre, ce sentiment qu’on a besoin les uns des autres et qu’on s’apprécie. Et cette mise en cohérence a probablement fortement aidé l’action collective. En particulier dans les sociétés inégalitaires où il devrait a priori y avoir des divisions.
La morale n’est pas directement un outil de la classe dominante dont celle-ci userait machiavéliquement. Elle est avant tout un produit de la société de classe. La classe dominante s’impose d’abord puis, comme elle est dominante, sa morale s’impose à son tour. Mais vu que sa morale ne condamne évidemment pas ses privilèges, la conséquence logique de sa propagande est de détourner l’attention de l’injustice inhérente au système. Par conséquent, la société de classe fait exister une injustice réelle sans que ça porte atteinte à la cohésion sociale qui est garantie par une morale fédératrice.
Les sociétés de classes ne sont pas issues d’un choix mais ont été une nécessité historique. On situe la généralisation des inégalités au Néolithique avec la sédentarisation et l’apparition de l’agriculture. Si elles se sont imposées à l’échelle planétaire aujourd’hui c’est bien que cette nécessaire injustice a permis une plus grande efficacité. Aussi malheureux que soit ce constat. Les sociétés de classes ont probablement favorisées le progrès technique et intellectuel. Vu qu’on exploitait une classe, tout ce qu’elle produisait et dont elle était privée pouvait servir à entretenir des chercheurs, guerriers et ingénieurs issus de la classe dominante. Ceux-ci faisaient ensuite progresser techniquement et donc militairement la société de classe par rapport à des sociétés plus égalitaires qui ne ressentaient pas ce besoin de progresser techniquement car leur vie était peut-être déjà kiffante.
Mais ce progrès technique condamne toujours la classe dominante. L’organisation de la société doit s’adapter aux progrès technologiques et changer elle aussi. Ces mouvements permettent l’ascension d’une classe dominée. Ses membres devenant de plus en plus essentiels aux dominants pour maintenir leur domination, ils deviennent aussi plus influents. Puis c’est au tour de l’idéologie dominante et donc de la morale dominante de ne plus être adaptée à la nouvelle réalité sociale. Et c’est une idéologie portée par la classe dominée montante qui doit se substituer à la vieille morale.
C’est ainsi que ça s’est passé entre la vieille idéologie de l’aristocratie et la nouvelle idéologie bourgeoise lors de la révolution bourgeoise. Le travail était une honte, c’est devenu une valeur centrale. Car les aristocrates n’étaient plus les plus riches et les plus puissants. La bourgeoisie grâce aux nouvelles technologies avaient pu profiter des expéditions et de la découverte de nouveaux continents. Elle a pu y exploiter les ressources et s’enrichir. De plus, la noblesse s’endettaient de plus en plus auprès des bourgeois qui détenaient l’argent… Au final ils sont devenus suffisamment puissants pour contester l’aristocratie et le clergé sur le plan des idées et emmener à leur suite les classes laborieuses.
Le capitalisme ne fait pas exception. Il y a des valeurs morales bourgeoises et des valeurs morales prolétaires. On constate que la fraude fiscale, la vente d’armes de destruction massive ou le déversement de produits toxiques dans les fleuves ne posent pas de dilemmes éthiques particuliers aux bourgeois. De même que les petits délits permettant de se débrouiller, les larcins au supermarché, les trafics de cannabis ou le fait de rouler sans permis ou sans assurance ne sont pas unanimement condamnés par ceux qui galèrent à boucler les fins de mois.
Il y a donc aussi une classe révolutionnaire, qui est aussi la seule classe dominée : le prolétariat. La morale révolutionnaire ne sera pas celle qui confortera les comportements de débrouille mais celle qui définira une société où nous ne serons pas contraints de nous comporter contre notre éthique. L’avantage du prolétariat comme classe révolutionnaire c’est qu’il peut s’inspirer des erreurs des révolutionnaires passés. En particulier de la bourgeoisie dont les théories ont conduit à la société capitaliste actuelle. De plus, depuis la révolution bourgeoise nous sommes émancipés des mythologies et avons adopté l’approche scientifique matérialiste.
C’est ce qui fait qu’il n’est pas extraordinaire aujourd’hui que je remette en cause la transcendance de la morale. Pour autant l’analyse rationnelle du comportement humain que produit la société capitaliste et le libéralisme n’est pas non plus scientifique. Il s’agit d’un rationalisme mécanique où l’intérêt personnel serait de même nature peu importe la personne (essentiellement économique). Où chacun ne ferait, en fin de compte, que suivre ses intérêts économiques. Nous sommes au contraire prédisposés génétiquement pour coopérer. Et ceux qui pensent que dans cette société « on s’en sort seul » ignorent que leur réussite n’est possible que grâce à un énorme travail collectif mais discret. C’est à cause de ce matérialisme vulgaire du libéralisme que certains prétendent réfuter le matérialisme en affirmant qu’on pourrait aller contre son intérêt économique.
Une matérialisme rigoureux permettra de ne pas opposer morale et rationalisme. Il faudra sacrifier la foi dans l’existence du libre-arbitre par contre on deviendra capable d’étudier rationnellement la façon dont la morale se constitue et pourquoi nous avons l’impression de faire des choix en fonction de celle que nous avons.
« Il est intéressant de noter que la plasticité ne correspond pas nécessairement à un déterminisme faible, et qu’elle peut très bien ne pas être réversible à l’échelle de la vie de l’individu. Ainsi, un trait peut répondre à la plupart des critères d’innéité (être présent tôt dans le développement, donc ni appris, ni acquis, ne pas être labile au cours de la vie de l’individu) et pourtant être plastique, pas « codé en dur dans l’ADN » avec toute les implications sous-jacentes qui sont comprises lorsque l’on utilise habituellement cette expression, à savoir… la non plasticité. »
Débats #2 L’évolution neutre en croisade contre l’adaptationnisme
1 Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier
2 Nicolas Baumard, « Psychologie évolutionniste et sciences sociales », Darwin en tête !, 2009, p. 104
2 Qui en parle dans cette interview : https://www.youtube.com/watch?v=GYtAI7TjAE0
Ou sur son site personnel : homofabulus.com/les-origines-de-la-morale-ma-these-et-une-faq/